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Jean-Yves Dupuis
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Juste pour s'amuser
La grosse femme, avec son vieux fils pourri, dégringolait la rue, tellement en pente. Elle était énorme, on n’en revenait pas, et lui, le garçon, même s’il n’avait pas encore dix ans, tout le monde avait envie de le taper, c’était en lui, il réveillait les instincts sadiques chez les gens. Juste au milieu de la pente, il y a eu un type, dans une énorme bagnole, qui a donné un coup, juste comme ça, pour rigoler, et il a bien failli renverser le gamin. Alors la grosse femme s’est mise à râler. Mais il était bien trop tard. C’était toujours des trucs de ce genre qui lui arrivait. Elle était mariée à un alcoolique, et, comparativement, chez elle, elle devait trouver que c’était le paradis. Le gamin avait pissé dans son pantalon. Il était vraiment dégoûtant.
– Hé, où vous allez comme ça? demanda une commère, qui avait vu la scène, et que ça amusait.
Le malheur des autres, c’est ce qu’il y a de plus comique. Trop incapable de se contenir, la femme a ajouté : " C’est vraiment un beau petit garçon que vous avez là. " Et elle a pouffé de rire et ses gros seins se baladaient dans tous les sens, sous sa robe, et elle avait la gueule toute cramoisie.
La grosse femme hurlait encore. Et puis tout à coup elle s’est arrêtée tout net. On aurait dit qu’une lueur s’était faite dans sa tête d’abrutie. Elle a regardé autour d’elle, sans s’arrêter sur rien. Et alors, subitement, alors qu’elle l’avait toujours protégé, elle est tombée à coups de poings et de pieds sur le gamin. Quand elle en a eu fini, il gisait là, par terre, comme une vieille chaussette; la grosse femme est partie en le laissant là.
Des gens qui avaient collé leur gros nez à leurs fenêtres restèrent stupéfaits. La nouvelle fit le tour du village plus vite que les policiers se pointèrent.
– J’ai honte de lui, avoua la grosse femme, par la suite.
C’est tout ce qu’elle savait dire. On avait beau lui répéter que ce n’était pas une raison suffisante pour tuer un marmot, elle avait l’air de ne pas comprendre, ou bien alors de ne pas être tout à fait d’accord avec cette assertion. De toute façon, elle n’avait rien à dire et elle avait l’air de se demander pourquoi on s’intéressait à elle. Et, quand on l’emmena, elle n’arrêta pas de faire des recommandations sur la nourriture et les soins à apporter à son chat.
– Quelle cinglée!
Ce fut l’avis général qui eut cours dans le village. Il n’y a pas eu deux personnes dans ce trou à rats pour exprimer une idée un peu plus complexe. Les gens levaient la tête et prenaient un air navré pendant trois secondes, puis ils allaient voir plus loin, si quelqu’un ne s’était pas cassé la gueule, quelque chose d’amusant, quoi! Mais ça n’arrivait pas tous les jours. Alors ça allait jusqu’au bout du village, et quand ça était arrivé au bout, ça s’en revenait, le pas pesant, reluquant partout, la bouche toute prête au mépris. Déjà, que ce village, perdu au milieu d’énormément de blanc, avec quelques arbres chétifs ici et là, était d’une mocheté sans égal, avec ces fantômes qui se baladaient continuellement les choses ne s’arrangeaient pas.
Parfois, dans ce foutu village, il y avait aussi une femme, un peu plus vieille que les autres, qui vous arrêtait et commençait à dire :
– J’adore par exemple faire le marché.....
Elle pouvait jacasser ainsi longtemps sans s’arrêter. Elle avait autant de sensibilité qu’une cacahouète. Pourtant, quand elle parlait de son enfance, ses yeux se voilaient :
– Mon père me donnait des coups de bâtons, qu’elle disait, juste pour s’amuser. C’était comme ça, dans le temps!
Elle se perdait dans une songerie pendant un petit moment, puis elle répétait :
– Ça l’amusait, oui ça l’amusait.
– Il n’y avait personne pour l’arrêter?...
– Oh, les gens, ils étaient différents. On ne faisait guère attention aux enfants, alors! Et, croyez-moi, ce qui s’est passé dans ce village, c’est malheureux.
Il y avait quelque chose qui lui trottait dans la tête :
– Pour ce qui est arrivé... nous sommes tous un peu coupable, non?
Alors l’autre vieille folle à qui elle s’adressait lui est tombé dessus :
– Coupable? Coupable! Mais de quoi?...
Elle haussait le ton, elle allait avoir une attaque.
– D’accord, j’ai jamais rien fait pour empêcher ça. Mais je ne l’ai jamais frappé, ce garçon. Non, vous avez vu sa gueule?... Moi, si j’avais eu un marmot pareil, et qu’il avait eu une égratignure, ça m’aurait pas embêté. Faut savoir : on n’est pas tous égaux dans la vie.
Elle fit un geste large avec sa main.
– Pourquoi je dis ça? J’aime pas bien les enfants. J’arrive pas à m’y intéresser. Je préfère les chats. Un petit chat, par exemple, ça quémande pas tout le temps, c’est autrement plus attachant...
– D’accord, d’accord, dit la première. Mais moi tout ce que j’ai à en dire, c’était qu’il fallait pas mépriser ce garçon sous le seul prétexte qu’il avait une gueule épouvantable...
– Oh, vous savez, les gens voulaient seulement rigoler... Et je vais vous dire, maintenant qu’ils ont disparu, avec leur affreux marmot, ce sera entièrement différent.
– Qu’est-ce qui sera différent? demanda encore la première.
L’autre était vraiment dans tous ses états.
– Vous savez bien... vous savez... Tout le monde, ici, est content de ce qui est arrivé. Soulagé. On en avait assez de la figure de ce garçon. Moi, à le voir, je vous le jure, il me donnait des frissons, je sais pas pourquoi. Il avait quelque chose en lui qui faisait qu’on se mettait à le détester tout de suite. Ça arrive. Il y a des gens qui sont comme ça. Et lui, c’était un enfant, d’accord, mais il faisait le même effet... Je vous dis, c’est pas mal que l’on en soit débarrassé. Quel horrible enfant c’était!
– C’est vrai. Il faisait peur, dit la première, se raccrochant finalement à cette idée.
Et puis il y a eu le vent qui s’est mis à charrier le chapeau de l’une des vieilles, celle qui était maigre et très ratatinée. Alors les voilà, ces deux cadavres, à galoper dans toutes les directions, à essayer d’agripper ce vieux chapeau défraîchi, et quand elles ont eu mis la main dessus, voilà que l’une des deux dit, en essayant de retrouver son souffle :
– Je vous dis, vraiment, il y a comme quelque chose de plus gai dans l’air depuis que ce garçon est mort...
Elle huma l’air. Effectivement, en la regardant bien, on pouvait s’imaginer qu’elle avait pris un petit coup de jeunesse. Mais ça pouvait être aussi le printemps qui faisait ça. Et ça ne pouvait être qu’un petit répit. On l’enterrerait bien vite celle-là aussi. Et chacun retournerait à ses affaires.