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Buies et l'alcool
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Présentation
Au siècle dernier la boisson alcoolisée le jamaïque a tellement occupé de place dans les esprits qu’elle est devenue un nom commun dans les écrits de cette époque.
Nous ne savons pas avec certitude si Arthur Buies consommait beaucoup de jamaïque, mais on ne peut douter que l’alcool a joué un rôle déterminant dans sa vie. Entre le 18 et 23 décembre 1882, il entre à l’hôpital Notre-Dame de Montréal pour delerium tremens et, six mois plus tard, du 1er au 5 juillet, il y revint pour alcoolisme aigu.
Les trois chroniques écrites après un séjour à l’hôpital, deviennent particulièrement émouvantes sachant qu’Arthur Buies se débattait avec cette dépendance. Les voici regroupées pour la première fois après leur parution dans le journal La Patrie.
Ce qu’il y a d’extraordinaire en les parcourant, c’est que les trois chroniques sur l’hôpital Notre-Dame montrent bien la démarche intellectuelle de Buies écrivain, d’une sorte de condensé de son fonctionnement littéraire en trois temps:
Première chronique, celle du 30 décembre 1882. Le constat " personnel " d’un événement majeur qui le mine et le choque. Ici l’alcool qui le pousse au délire.
Deuxième chronique, celle du 3 janvier 1883. Une ouverture mystique, conceptuelle, une solution applicable au problème, une sorte d’ouverture qui remédie à la situation. Ici, c’est la présence du curé et de la religieuse, sorte de substitut à la présence parentale qui lui a toujours manqué.
Troisième chronique, celle du 9 janvier 1883. Une distanciation descriptive par une envolée littéraire qui transforme son emportement en étalement publicitaire. Dans les dernières années de sa vie, Arthur Buies a écrit plusieurs livres où il devint un louangeur de notre espace géographique, une sorte de guide touristique dans lequel tout devient ensoleillé ou presque.
Un élément étonne vraiment dans ces confidences et mérite d’être retenue, c’est la rencontre de Dieu et du prêtre pour le guérir de son mal et pour lui procurer la quiétude dont il a besoin. N’oublions pas que son séjour à l’hôpital se passa en 1883 alors qu’en 1884, l’année suivante, il rééditait " La lanterne ", journal écrit de la première et la dernière ligne par Arthur Buies qui exprime son anticléricalisme de manière la plus radicale et extrême. En d’autres mots, il est difficile de concilier son admiration du curé Rousselot à l’hôpital Notre-Dame et sa réédition de La Lanterne, refondue également pendant l’année 1883.
On se demande s’il faut croire le Buies de l’Hôpital Notre-Dame ou celui de La Lanterne. Les deux séries de textes ne semblent pas avoir été pensées par le même homme.
Jean-Claude Boudreault, mai 2002.
Hôpital Notre-Dame
La Patrie, 30 décembre 1882.
J’en puis parler mieux que personne, puisque j’en sors. Mais d’en sortir je n’aurais jamais osé espérer, lorsque j’y suis entré. Trois jours durant, saisi par d’atroce souffrance, anéanti, n’ayant de la vie que le souffle, j’ai vu se dresser vingt fois devant mon esprit le spectre provoqué de la mort, spectre irrité qui semblait me demander compte d’avoir avancé son heure, spectre horrible devant une imagination éperdue. Toutes les terreurs, je les ai ressenties; tous les plus effrayants fantômes, je les ai vus. Trois jours, ils ont assiégé ma couche avec les mêmes aspects terrifiants, pendant que j’étais là, tellement épuisé par la douleur que je n’avais de force que pour l’épouvante. Par cela seul je vivais. Oh Dieu! Il me semble que ça été un rêve. Passer par de tels états et vivre encore! Se sentir encore une âme, une poitrine qui respire, des membres qui se meuvent, tout un être qui aspire énergiquement à reprendre son ancienne vigueur, qui se sent de nouveau plein de sève et de volonté, et cela en quelques jours seulement!… Ciel! par quoi donc ai-je passé, et quel est cet horrible cauchemar qui a traversé tout à coup ma vie, mais en y laissant un gouffre profond où s’abîment mes souvenirs, ma pensée entière, et que, désormais, je sentirai éternellement en moi, béant, rempli de frissonnements formidables.
J’étais entré à l’hôpital dans un état désespéré, et pendant près de trois jours, le docteur Lachapelle, à qui je dois la vie, quoiqu’il cherchât plus d’une fois à me rassurer, était lui-même rempli d’alarmes. J’avais conscience de sentir l’inquiétude se peindre sur son intelligente et sympathique figure, malgré mon extrême faiblesse, malgré l’agonie dans laquelle je me débattais.
Il avait essayé plusieurs traitements qui, tous, avaient échoué devant la fureur et l’opiniâtreté du mal. Accès sur accès, spasmes sur spasmes se succédaient à de courts intervalles, et tout mon être était brisé. Un feu intérieur me dévorait; ma gorge, mon estomac étaient embrasés. Ces accès étaient forts et me coûtaient un si pénible effort, que dans chacun d’eux je croyais rendre l’âme; c’est en effet, grâce à la pitié divine, s’il n’en a pas été ainsi. Jour et nuit cela dura sans interruption. Les nuits, oh! les longues nuits horribles! Des cauchemars hideux, présentant les plus monstrueuses figures, m’assiégeaient tous ensemble, et je suppliais Dieu, dans mon âme en détresse, d’éloigner de moi ces figures implacables qui se déchaînaient comme des remords et se précipitaient sur moi avec des rages de damnés. Plus je demandais grâce, et plus les fantômes se multipliaient en multipliant leurs assauts. J’en étais entouré, couvert, et à chaque instant, je croyais qu’ils allaient m’emporter, rapides comme l’éclair, dans quelque monde terrible, ténébreux, où, désormais, il n’y aurait plus de repos pour moi. J’étais haletant, épouvanté, horrifié, et de quart d’heure en quart d’heure, un autre affreux spasme me faisait bondir sur mon lit de torture.
Les heures, les heures ne finissaient plus; c’étaient des siècles de réprouvés. Je joignais les mains en invoquant le Sauveur des hommes; une voix semblait me dire : " Trop tard. " Je croyais sentir la nuit grossir de plus en plus, et des ténèbres de plomb venaient s’abattre l’une après l’autre sur mes yeux grands ouverts. Mes oreilles s’emplissaient de bruits aigus et entrechoqués qui, à chaque instant, changeaient, et leur vacarme brisait mon cerveau. Pas une minute de répit, pas une seule. Mais le plus affreux, c’était le sentiment invincible de l’abandon, de la réprobation d’en haut. Seul, sans recours, sans espoir, j’allais mourir ainsi, plongé dans un abîme de terreurs. Quand enfin, une heure quelconque sonnait à la pendule de l’hôpital, je me disais que c’était la dernière, et je frissonnais comme, après une longue course, tout le corps fléchit en tremblant. Et je n’avais ni fièvre ni délire. Ah! ce supplice dure encore. Je me retrouve encore sur ce lit d’agonie, et mon souvenir, en le retraçant, se glace d’effroi. Grand Dieu! combien si peu de temps peut contenir d’expiation! C’en était fait de moi lorsque le troisième jour parut et que, lentement, il dissipa un à un les cauchemars appesantis sur mon front épuisé. Je n’avais plus de force pour la souffrance et je commençais à sentir cette torpeur, prélude de la mort dont on ne se rend pas compte qui vient, non comme un bienfait, mais comme l’affaissement de la nature agonisante.
Alors l’homme de Dieu parut. Je vis vaguement s’avancer vers moi une forme douce, avec un regard plein de pitié et de mansuétude où se mêlait l’angoisse à la vue de la souffrance. C’était M. le curé Rousselot qu’on était allé quérir et qui arrivait en toute hâte pour remplir son consolant ministère.
Ah! ceux qui ont vu la mort de près savent ce que c’est que l’apparition du prêtre en ce moment redoutable! Pour moi, je ne l’oublierai jamais. En me reconnaissant, le curé, dans un élan spontané, m’entoura de ses bras et je l’entendis qui adressait une prière rapide au Dieu de la miséricorde. Je ne sais quoi de suave, d’inattendu, glisse dans mon âme dès les premières paroles du saint homme; des nuages entiers se fondirent et se dissipèrent dans mon cerveau, et mon coeur affranchi vola dans une atmosphère de paix d’où tous les fantômes conjurés avaient précipitamment disparu.
* * *
La Patrie, 3 janvier 1883.
Puis vient le docteur Lachapelle qui me trouva du mieux et voulut voir si mon estomac supporterait un médicament énergique, dont l’effet serait décisif et relativement rapide. Il y avait tant de précautions à prendre! Le docteur essaya et il eut raison. Petit à petit le mieux s’accentua; il y eut bien encore des spasmes et des accès, mais de plus en plus rares et de moins en moins violents. Le lendemain, je pouvais me lever, en trébuchant, il est vrai, et en m’appuyant à tous les meubles, mais enfin j’étais debout, et vers le soir, je réussissais à avaler quelques gorgées de brouillon et de gruau. Dès lors j’étais sauvé.
Mais de quels soins, de quelle sollicitude, de quelles attentions n’avais-je pas été entouré! Le médecin interne, docteur Cormier, abandonnait souvent son service pour venir voir s’il ne pourrait pas tenter quelque chose de nouveau pour alléger mon mal; je lui dois beaucoup de soulagements. La soeur Hickey, qui savait que je ne pouvais rester cinq minutes seul dans ma chambre, y venait aussi souvent que possible, négligeant d’autres occupations; elle s’asseyait près de mon lit, me prodiguait des encouragements, me racontait ses lointaines missions, des événements tragiques dont elle avait été témoin, des détails intimes et horribles de la guerre civile américaine où elle avait servi en la même qualité qu’elle remplit à l’Hôpital Notre-Dame, nombre d’anecdotes afin de distraire mon esprit des lugubres et diaboliques d’images qui s’agitaient sans cesse devant mes yeux, et tout cela avec cette douceur, ce charme touchant que possèdent seules ces admirables femmes dont la vie est une pratique constante de la charité et de l’amour chrétien.
Saintes et généreuses soeurs de la charité! Que dire de ces femmes qui ont trouvé le moyen d’être plus que des mères? Dieu les a élevées au dessus même de ce rôle sublime qui semblait l’apogée de la femme sur la terre. Elles n’ont aucune des faiblesses sous lesquelles gémit notre pauvre nature, et elles ont toutes les vertus qui se résument pour elles en une seule, l’obéissance; mais l’obéissance qui est l’abnégation, le sacrifice pour elles-mêmes et le dévouement absolu pour les autres.
On les appelle " Ma Soeur ". Pas d’autre nom. Cela veut dire : " Soyez pour moi tout ce qu’une soeur peut être : malade, au chevet de mon lit , le coeur saignant d’une grande douleur, consolez-moi : affligé d’une de ces poisses intimes que je ne puis confier à personne…, à vous je vais la dire afin de verser mon âme oppressée dans la vôtre; enfin, mourant, c’est vous qui me montrerez le ciel et jetterez l’ombre sur la figure terrible de la mort… " Et tout cela, elles le font. Ce sont nos soeurs! Elles peuvent bien nous montrer le ciel, ces anges qui l’habitent en passant sur la terre!
Les soeurs de la charité ne sont pas d’ici-bas. Elles appartiennent à la terre que parce qu’il s’y trouve des infortunés et des souffrants. Si ce monde n’était pas un lieu de larmes, on ne les y verrait pas, car elles ne sont pas nées pour la jouissance de quoi que ce soit. Elles ont toujours sous les yeux le spectacle des infirmités humaines, souvent les plus hideuses; souvent elles sont appelées aux plus dégoûtantes fonctions, et cela ne les rebute pas; elles connaissent l’étendu et la variété de nos maux, et cela ne fait qu’augmenter leur dévouement infatigable. Pour elles, pas de répugnances, jamais. Pas de craintes, pas d’hésitations, pas de fatigue possible : elles sont toujours prêtes à mourir pour sauver le dernier des misérables.
Ces femmes sont tout à Dieu et à la souffrance. Leur prochain, c’est tout le monde, sans doute, mais plus particulièrement l’affligé. Leur patrie! Elles n’en ont point. C’est là où il y a des souffrances à soulager, des maux à adoucir. Qu’importe l’endroit où elles sont! Cette terre n’est-elle pas tout partout un lieu d’exil? Dieu ne les a pas fait naître pour quelque chose qui leur fût en propre, pour quelque chose qu’elles puissent rechercher ou désirer pour elles-mêmes, pour avoir des goûts ou des préférences, mais pour chercher partout les malheureux, recevoir leurs larmes, calmer leurs douleurs et soulager leurs derniers instants. Qu’on dise à l’une d’elles, à l’une par exemple de celles qui sont en ce moment à l’Hôpital Notre-Dame : " Demain, telle heure, vous partirez pour tel petit village de la Chine barbare ", elle baissera la tête " Oui, ma Supérieure ", et le lendemain, à l’heure dite, elle partira. Lui laissera-t-on seulement dire adieu à ses soeurs? Je ne sais, je crois qu’il ne leur est permis de penser dans ce monde qu’à ceux qui souffrent. Oh! soyez bénies, chères et dignes soeurs, pour l’oeuvre que vous accomplissez sur la terre! Ce sont ceux qui ont souffert qui vous connaissent bien, et c’est l’un d’eux qui vous adresse en ce moment tous les transports de son âme reconnaissante!
Maintenant, que l’on songe que dans la pratique même des plus austères vertus, les soeurs sont d’une extrême affabilité et d’une politesse exquise, qu’elles sont toujours prêtes à causer, et qu’elles ont les meilleures manières des gens du monde; c’est qu’elles puisent dans leur coeur et dans leur vertu ce qui n’est ailleurs que matière de forme, que le fruit d’une élégance acquise ou étudiée.
Et pourtant, elles craignent toujours de n’en pas faire assez; elles craignent qu’on ne soit pas satisfait d’elles. Si vous risquez un remerciement pour les soins sans nombre qu’elles ont eus de vous, elles se troublent, baissent modestement les yeux et semblent ne pas comprendre. Elles sont toutes surprises d’avoir fait quelque chose. – Autant nous admirons leur inaltérable douceur et leur dévouement, autant cela leur paraît tout simple. " C’est votre état. " Oui, bonnes soeurs, c’est notre état. Mais qui donc l’a voulu, cet état? Qui vous a détachées de vos familles, de tous les liens, des plus chères affections, de tout ce qui réside au coeur des femmes et lui promet des félicités infinies, pour revêtir cette robe de bure grise qui est le symbole du sacrifice de tous les jours jusqu’à la mort? Qui? Dites-le, vous dont la vertu cesse de s’effacer sans une raison commune à toutes les professions? Oh! vous ne vous enlèverez pas le mérite d’avoir voulu et désiré votre état, et de l’avoir cherché, c’est que Dieu vous en avait trouvés dignes.
J’entrais maintenant en pleine convalescence, et si rapidement que mon docteur en était émerveillé. Il avait rarement vu un tempérament aussi élastique que le mien. Revenir de si loin en aussi peu de temps, cela tenait du prodige. Mais j’étais encore extrêmement faible, et mes jambes avaient peine à se tenir. Ce qu’elles portaient pourtant était loin d’être lourd. Je n’avais pas deux livres de chair sous la peau. Mes bras étaient tellement maigres que je croyais qu’ils avaient allongé de six pouces au moins; en les étendant, je distinguais confusément mes mains dans le lointain. Mes yeux étaient enflammés; c’était le feu intérieur qui voulait sortir, et qui, ne sachant par où passer, s’attardait autour de mes paupières.
J’avais été trois semaines sans manger quoi que ce fût, pas même une cuillerée de bouillon; mais maintenant l’appétit et le goût me revenaient épouvantablement vite, et je voyais arriver le moment où la cuisinière de l’hôpital me ferait des observations étranges. La soeur Hickey n’y pouvait plus fournir. Elle m’apportait force bouillons, force gruau, bouillies de riz, de tapioca, soupes et omelettes au lait, petites morues, soupes aux huîtres, riz de veau… tout cela disparaissait à la fois dans un gouffre de caoutchouc qui s’élargissait d’heure en heure et qui restait toujours vide.
Quand je vis que j’allais porter le ravage parmi les victuailles de l’hôpital et la désolation dans la belle âme de la cuisinière, et que la soeur Hickey elle-même commençait à donner des signes non équivoques de stupéfaction, je compris que le temps d’être malade était passé, et que je devais retourner sur la mer agitée du monde dont je connaissais les plus dangereux récifs, pour m’y être échoué souvent comme à plaisir.
Mais avant de quitter l’excellente maison où j’avais été l’objet de tant de soins assidus et j’oserai dire maternels, je voulus la visiter dans toutes ses parties, connaître l’histoire de sa fondation récente, son organisation, ses ressources, ses perspectives, sa situation réelle aux points de vue, les plus importants, enfin tout ce qui peut intéresser particulièrement notre public à nous, et c’est ce qui fera le sujet de mon troisième et dernier article.
* * *
La Patrie, 9 janvier 1883.
L’hôpital Notre Dame est une institution toute particulière, originale, sui generis, comme nous disons, nous qui possédons le latin. Il ne ressemble à aucun des établissements qui portent le nom commun sous lequel on le désigne. C’est un hôpital, soit, puisqu’il contient des salles pour les malades, un dispensaire, une pharmacie… C’est encore mieux une maison de santé, mais une maison de santé mixte qui participe de la maison de famille, du chez soi, du Home, et qui, en réalité, présente, sous certains rapports, tous les caractères d’une maison privée. On s’y sent comme dans une famille dont on est un membre provisoire, et l’on y est traité comme on le serait par une mère, par une soeur ou par quelque vieille tante, célibataire douce qui n’en veut pas au genre humain pour n’avoir pu se consoler seul.
Pourquoi en est-il ainsi? C’est que la fondation, le maintien et le succès de l’hôpital Notre-Dame ont été une affaire de coeur; c’est que tous ceux qui y ont contribué y ont mis en quelque sorte une partie d’eux-mêmes. Ils se sont dévoués à cette institution qui était leur oeuvre et se sont imposé avec bonheur diverses obligations, afin d’en assurer l’établissement définitif. Le public, de son côté, a répondu avec empressement, avec ardeur, à l’appel qui lui était fait de prêter son généreux concours. Jamais souscriptions n’ont été faites avec un pareil élan, chacun donnant suivant ses moyens, mais personne ne cherchant à s’esquiver d’un devoir de charité, de l’obligation sacrée de la bienfaisance.
Aussi a-t-on vu des résultats magnifiques. L’hôpital Notre-Dame, fondé, maintenu uniquement par des dons de toute nature, vit et prospère à l’abri de tout embarras financier, et voit tous les jours s’accroître cette aisance heureuse qui lui permet de donner à ses malades tout le confort désirable. Il lui manque encore évidemment certaines choses; on ne peut pas s’attendre à ce qu’une institution, qui dépend uniquement de la générosité publique, atteigne en deux ans la perfection dans tous les détails; mais tel qu’il est, j’affirme que l’hôpital Notre-Dame est celui de tous les hôpitaux de Montréal où l’on est le mieux soigné, le mieux traité, et où le personnel, depuis le premier jusqu’au dernier degré, est le plus complaisant et le plus empressé à donner aux patients toutes les satisfactions désirables.
Je ne m’attendais certainement pas, en ce qui me concerne, à des soins aussi constants, à une sollicitude aussi patiente. J’aurais bien pu en garder le souvenir en moi-même, mais il me semble qu’il y a ici un acte de justice à accomplir; il faut que le public de Montréal, et surtout le public canadien-français, sache bien au juste ce que c’est que son hôpital Notre-Dame; il faut qu’il sache combien ses dons ont fructifié et combien une institution aussi bien administrée peut rendre de services en échange de l’aide qu’elle reçoit.
Voici en quelques lignes la constitution de l’hôpital Notre-Dame. Il y a dix-neuf gouverneurs à vie, choisis, bien entendu, parmi les hommes occupant les meilleures positions sociales; et, en outre, dix gouverneurs élus annuellement. Les gouverneurs à vie ont un bureau dirigé par quatre d’entre eux. Le bureau d’administration générale, dont le président est M. le curé Rousselot, est composé de huit officiers pris également parmi les gouverneurs à vie. Le bureau médical est composé de quatorze médecins, pour la plupart professeurs à l’Université Laval. Les médecins visiteurs, c’est-à-dire ceux qui font la clinique quotidienne de l’hôpital, sont au nombre de six, et les médecins consultants au nombre de sept. Il y a un chirurgien oculiste et auriste, et un chirurgien dentiste. Dans le sous-bassement de l’hôpital se trouve le dispensaire auquel sont attachés quatre médecins. Le service ordinaire des patients se fait par un médecin interne, M. Cormier, assisté d’un élève interne, M. Marsolais, jeune homme remarquablement intelligent et sympathique, qui a conquis sa position au concours. Il y a aussi deux élèves internes provisoires, lesquels ont pris rang dans le concours intermédiaire après M. Marsolais, et qui remplacent de droit celui-ci ou M. Cormier, au besoin.
Le chapelain de l’hôpital est le révérend M. D. Lévesque, PSS, qui vient tous les jours voir, confesser, administrer les malades et dire la messe, à 8 heures, dans la modeste chapelle d’où l’on n’entend que faiblement les bruits du dehors. De leur côté, les patients appartenant au culte protestant reçoivent, dès qu’ils le désirent l’assistance du ministre de leur choix, en quelque temps et à quelque heure que ce soit.
Les Soeurs de la Charité (hospitalières) sont au nombre de quatorze. Ce sont elles qui remplissent toutes les fonctions actives de l’intérieur, à part les soins qu’elles donnes aux malades. Alors, trois d’entre elles sont constamment employées à la préparation des médicaments; une autre tient les comptes et reçoit l’argent qu’elle passe aux mains de M. E. A. Généreux, le trésorier de l’Institution.
Les dames patronnesses, parmi lesquelles on remarque quatre demoiselles, Mlles Lachapelle, Cherrier, Perreault et Gobensky, formées en association à la fin de l’année dernière, comptent aujourd’hui près de cent membres qui travaillent de concert avec les plus ardents bienfaiteurs de l’oeuvre afin de lui assurer la prospérité et le succès. Chaque dame, faisant partie de cette association, paie une contribution annuelle dont le chiffre est susceptible de varier. En outre, ces dames patronnesses visitent les malades de l’hôpital toutes les semaines – certes, oui, je l’atteste, moi qui ai reçu la visite de l’une d’elles dont la bonté égale le beauté. C’est à la suite de cette visite, inattendue pour moi, qu'il n’y eut plus de borne à la rapidité de ma guérison.
L’inauguration de l’hôpital Notre-Dame a eu lieu le 26 juillet 1880. L’année 188-1882 a été pou lui une période de progrès à tous les points de vue. Cette institution n’avait été soutenu, dans les quelques mois qui suivirent, que par une subvention du gouvernement provincial et par les dons généreux des séminaires de Québec et de Montréal, ainsi que par ceux de quelques citoyens; mais au commencement de 1882 eut lieu la première collecte régulière, laquelle a rapporté $11,580 dans le cours de l’année, somme considérable, il est vrai, mais néanmoins insuffisante, puisque les dépenses ont été de $12,876.
Le fait le plus important signalé l’année dernière est l’acquisition de la propriété actuellement occupée par l’hôpital, pour la somme de $30,000, dont $10,000 ont été payé comptant, la différence devant l’être dans le cours de dix ans. Déjà, sur une liste de souscription ouverte pour payer cette différence, M. C. S. Rodier s’est inscrit le premier pour une somme de mille dollars, et plusieurs autres citoyens ont souscrit ainsi des sommes considérables.
Durant l’année qui vient de finir, le nombre des malades traités, tant dans le service interne qu’au dispensaire, a été le double de celui de l’année précédente. L’hôpital est ouvert à tous les malades pauvres, sans distinction de nationalité ou de religion. Il contient trois salles communes, deux pour hommes, et une pour femmes; en outre, des chambres ou petites salles séparées, contenant un, deux ou trois lits, confinant aux salles communes, et dont les occupants paient 50 cents par jour. Quant aux patients qui veulent avoir des soins spéciaux et des chambres privées, ils peuvent être certains que les soins leur seront prodigués et qu’ils trouveront tout le confort désirable.
Il est inutile, après tout ce que je viens de dire, de donner de plus amples détails; ceux qui en désireraient n’ont qu’à consulter le " Deuxième Rapport Annuel de l’Hôpital " qui a été publié il n’y a pas longtemps et qu’on leur passera avec plaisir sur leur demande.
Il y a malheureusement une grande ombre au tableau que je viens de faire. L’hôpital Notre-Dame, avec toutes ses qualités et ses avantages, a un défaut énorme qui, je le crains bien, est irrémédiable, qui lui fait un tort immense et qui finira peut-être avant longtemps par causer sa ruine.
Ce défaut, il m’est pénible et bien difficile de le signaler; mais enfin, j’ai un devoir à accomplir vis-à-vis du public et je n’hésiterai pas. Pourtant… oserai-je bien le dire? Ce défaut, c’est… c’est, voyons… enfin, c’est la sonnette de l’extérieur. Quel timbre, quel accent! mes chers lecteurs. Chaque fois que je l’entendais, il me semblait que c’était un de mes fantômes qui venait me carillonner dans le tympan. Oh! je ne l’oublierai de longtemps, cette retentissante sonnette! Elle m’a fait faire plus d’un soubresaut. Il est vrai que j’étais nerveux… Aujourd’hui… enfin, je lui pardonne.
Ce n’est pas aux oreilles que j’avais mal.
Maintenant, avant de finir, qu’il me soit permis d’adresser un appel à mes concitoyens de Montréal en faveur de leur hôpital " Notre-Dame ".
Souscrivez, souscrivez, mesdames et messieurs, pour cette excellent institution. Jamais argent n’aura été mieux placé, et jamais peut-être aurez-vous une occasion d’être généreux avec autant de bonheur. Si vous ne pouvez faire de dons, eh bien! tâchez d’être malades et rendez-vous de suite à notre hôpital. Là, pour deux dollars par jour, vous aurez la pension, le traitement, les médicaments et tous les soins possibles. C’est pour rien.
Moi j’ai fait mieux : je me suis rendu malade. Quand on pousse le dévouement jusque-là, on a droit de le prêcher aux autres.
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