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Peter McLeod
Les originaux ne manquent pas dans la littérature québécoise du 19e siècle. Voir : Originaux et détraqués de Louis Fréchette. Buies trace ici le portrait d'un de ces êtres à part...
C’est pendant l’automne de 1842 qu’arriva au Saguenay un homme qui restera longtemps célèbre dans ses annales par sa hardiesse, son énergie, son esprit d’entreprise, comme aussi malheureusement par son caractère farouche, ses terribles vices, son manque absolu de scrupules et par les efforts qu’il fit pour empêcher les colons de se livrer à la culture. Il s’était fixé pour faire un grand chantier de bois au débouché de la petite rivière du Moulin dans le Saguenay, tout près de Chicoutimi. D’abord établi à son propre compte, il devint ensuite en peu de temps l’associé de M. Price. Cet homme, véritable type légendaire sur qui l’on a conté des choses absolument incroyables et cependant vraies, physionomie saillante entre toutes dans les commencements durs et en quelque sorte sauvages de l’établissement du Saguenay, se nommait Peter McLeod.
Peter McLeod était un Écossais métis. C’était un composé de plusieurs bêtes fauves, dans lequel s’étaient introduites quelques-unes des plus belles et des plus nobles qualités de l’homme. Il était fier et courageux comme un lion, souple comme un tigre, rusé et méchant à la fois comme la panthère, bon comme un enfant. Sa violence ne connaissait ni entraves ni bornes. Apaisé, il était plus doux qu’un agneau; mais il fallait bien se garder de l’approche de l’orage. Cette approche était foudroyante. McLeod passait d’un état à l’autre sans transition, en un bond. Sa colère éclatait comme la foudre, puis il n’y avait plus rien, pas même d’écho. Il refusait à ses hommes leurs gages sous le plus futile prétexte, et sa bourse, jusqu’au fond, était largement ouverte à tous. Y puisait qui voulait. Il ne craignait rien sous le soleil et il était redouté de tous. Un jour, cependant, il reçut d’un Canadien qu’il venait d’insulter une de ces râclées énormes dont on se souvient toujours, tant que l’on conserve ses membres et ses muscles. Le lendemain, il fit venir à son bureau celui qui l’avait moulu et aplati: " Tiens, lui dit-il, voilà deux cents dollars, mais va-t’en d’ici; tu ne peux rester plus longtemps avec moi. Il ne faut pas que personne puisse battre Peter McLeod. "
– Je ne m’en irai pas, dit l’homme. Je ne quitterai jamais Peter McLeod. "
Peter garda l’homme, et l’homme garda les deux cents dollars.
Une chose que Peter McLeod ne pouvait souffrir, c’était qu’on maltraitât le faible; mais c’était plutôt par un sentiment altier de la force que par générosité. Il y avait vingt natures en lui; il tenait du conquérant barbare, du sultan, de l’Écossais, et de l’Indien. Conquérant, il était fait pour l’être. À défaut d’empire, il promenait sa domination sur deux à trois cents têtes docilement pliées sous sa main de fer. Sultan, il avait une dizaine de femmes, à peu près accréditées, et bon nombre d’autres auquelles il émiettait en passant ses redoutables faveurs. Il se plaisait à voir s’aligner à sa porte, quelquefois dans une longue attente, les habituées de son harem, et à les faire répondre, chacune d’elles, à son appel. On voit qu’il avait en lui du moscovite aussi bien que du turc.
Écossais, il l’était par la résolution, par la ténacité, ce que l’anglais appelle fixity of purpose. Il ne lâchait jamais une chose entreprise et une fois voulue. Indien, il l’était par une foule de côtés; par ses vices comme par ses qualités morales, par les excès, par la brutalité et la cruauté, comme aussi par un extrême dévouement toutes les fois qu’il était parvenu à savoir où placer ce dévouement. Il l’était aussi par ses qualités physiques. Jamais homme plus adroit et plus souple ne vécut sur terre. Il sautait de la hauteur de son quai, à dix-huit pieds au dessus de l’eau, dans un canot d’écorce, sans le faire plonger ni même balancer; le canot tressaillait un peu, mais ne penchait ni d’un côté ni de l’autre. C’est là ce que cent personnes, témoins oculaires, ont raconté de lui.
Il buvait comme un teuton, sans merci pour lui-même, avec fureur, avec la détermination de savoir qui des deux l’emporterait, de son estomac ou de la terrible eau de feu. Comprenant que la boisson était son ennemie mortelle, il en buvait avec rage; et, ne pouvant la vaincre, il voulait au moins montrer combien il en fallait pour tuer un homme comme lui. Aussi, pendant neuf ans qu’il fut roi et maître de Chicoutimi, n’est-il pas resté sobre peut-être trois mois de temps. Il mourut de congestion alcoolique, après quelques jours seulement de maladie, pendant lesquels tout son corps se carbonisa. Son lit était une table placée dans la première pièce de l’ancienne maison de M. Price, laquelle renfermait alors quatre ménages, et qui, plus tard, complètement transformée, forma l’élégant manoir, entouré de jardins, ombragé d’arbres magnifiques qu’habitèrent longtemps les fils du grand industriel.
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Quand Peter McLeod vit que la mort était inévitable, et qu’il lui fallait céder au plus fort une fois en sa vie, il demanda qu’on ouvrit la croisée de sa chambre, et là, plongeant une dernière fois les regards sur les sombres montagnes qui bordent la rive opposée, sur toute cette campagne sauvage qui l’entourait, qui avait été son berceau, et qui, maintenant, le regardait mourir avec l’impassible sérénité de la nature, il resta longtemps silencieux à contempler cette scène muette qui déjà revêtait pour lui l’aspect de l’immensité, puis on le vit se soulever avec effort sur son séant et détourner violemment la tête. Un cri horrible sortit de sa poitrine en feu: " Non, fit-il entendre d’une voix rauque et brisée, mais qui trouva assez de force pour ce cri suprême, non, je ne veux pas mourir en face des montagnes de mon pays, " et il commença un geste désespéré, mais la mort était déjà là qui le tenait; elle avança rapidement sur lui sa main impitoyable et, deux heures après, McLeod n’était plus.
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Un dernier mot sur cette étrange figure, certainement la plus intéressante de l’histoire du Saguenay à cette époque. Elle est restée dans la pensée et sous le regard de tous ceux qui l’ont connue; et lorsque les anciens habitants du Saguenay, qui ont subi sa terrible domination, parlent de Peter McLeod, c’est toujours avec un reste de haine singulièrement mêlé d’admiration, de crainte et de regret, oui de regret, car Peter McLeod, disent-ils, " fut le plus généreux en même temps que le plus intrépide des hommes de ce temps et de cette partie de notre pays. "
Le Saguenay et le bassin du Lac Saint-Jean :
ouvrage historique et descriptif.
(Québec : L. Brousseau, 1896)
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