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Étude sur Angéline de Montbrun, par Henri-Raymond Casgrain.
Cette étude avait été préparée pour être lue dans une séance de la Société Royale qui devait se tenir au commencement du mois de novembre de cette année (1883), mais qui n’a pas eu lieu.
Il y a deux ans, la Revue canadienne de Montréal (juin 1881) entreprenait, sous le titre d’Angéline de Montbrun, la publication d’un roman canadien qu’on disait une oeuvre fort remarquable. La curiosité publique fut vivement piquée par l’annonce que ce roman était dû à une femme, dont le nom véritable commençait à se faire jour à travers le pseudonyme de Laure Conan, derrière lequel s’abritait l’auteur.
C’était une nouveauté dans notre littérature toute nouvelle: jusque-là les hommes seuls y avaient eu le droit de citer. Pour la première fois une femme venait y réclamer sa place; et, disons-le de suite, elle en a fait la conquête avec un talent qui ne peut être méconnu. Et cette place lui restera, car le suffrage des meilleurs juges la lui assure.
Cependant, tandis que tout le monde privément fait l’éloge d’Angéline de Montbrun, qu’on se passe l’ouvrage de main en main, qu’on l’apprécie en petit comité, que même on le cite dans des livres de haute portée historique, personne, parmi nos auteurs qui font autorité, n’en a publié, que je sache, de critique sérieuse.
Je dois dire, avant d’entrer dans cette étude, qu’à l’endroit des romans, en général, je suis de l’opinion d’Eugénie de Guérin, dont le grand sens catholique lui faisait dire: " Les romans ne m’intéressent guère, jamais ils ne m’ont moins touchée... J’ai peur de ce dérangement moral qui fait le roman et qui en détruit le charme pour moi. Je ne puis toucher ces livres que comme à des insensés... De tous les romanciers, je ne goûte que Scott. Il se met, par sa façon, à l’écart des autres et bien au-dessus. C’est un homme de génie et peut-être le plus complet, et toujours pur. On peut l’ouvrir au hasard, sans qu’un mot corrupteur étonne le regard (Lamartine). L’amour, chez lui, c’est un fil de soie blanche dont il lie ses drames. " Eugénie de Guérin ajoute ailleurs en parlant d’un roman: " J’y trouve un genre perfide: c’est de parler vertu, c’est de la mener sur le champ de bataille en épaulettes de capitaine, pour lui tirer, sous les yeux de Dieu, toutes les flèches de Cupidon. "
Toutefois il serait injuste d’appliquer cette théorie à tous les livres d’imagination. Fabiola, du Cardinal Wiseman, et bien d’autres du même genre qu’on pourrait citer, sont des romans, mais aussi d’excellents livres, dont la lecture saine et fortifiante est un attrait pour l’esprit, un aliment pour le coeur, une grâce pour l’âme.
C’est à ce genre d’ouvrage qu’appartient Angéline de Montbrun. Après l’avoir lu, on est touché, attendri, édifié; on se croit plus loin de soi-même et plus près de Dieu, on se retrouve meilleur. On se sent pris de reconnaissance pour Laure Conan, qui nous a procuré ce plaisir inattendu.
En un mot, c’est un livre dont on sort comme d’une église, le regard au ciel, la prière sur les lèvres, l’âme pleine de clartés et les vêtements tout imprégnés d’encens.
Cette Angéline est un ange, et la plume qui nous l’a révélée semble avoir des ailes. Ceux qui n’ont pas lu le livre, croiront que j’exagère: à ceux-là je répondrai, comme la voix mystérieuse à Augustin: " Prenez et lisez. " Lisez ces pages, et si vous êtes accessible à ce qu’il y a de vraiment exquis dans le sentiment, à ce qu’il y a de plus délicat et de plus pur dans les tendresses du coeur, vous serez séduit; vous resterez sous le charme.
À plus d’une page on se demande même si c’est bien là l’oeuvre d’une femme; cette plume est si virile! Mais à la page suivante, la femme se révèle, à cette sensibilité incomparable, à ce je ne sais quoi d’aérien, d’éthéré, dont l’homme ignore le secret.
Tout de fantaisie qu’il est, un livre comme Angéline de Montbrun ne saurait s’écrire sans des études opiniâtres. La pensée en est trop relevée, le style trop choisi! Sans dessein prémidité, par cette intuition naturelle aux intelligences de son sexe, elle a deviné le genre du roman moderne qui en fait la supériorité: l’étude plus achevée des caractères et des situations, l’analyse d’une âme, la perfection de la forme se déployant au milieu des événements les plus simples, et tout cela sans rien du fracas, et des grandes intrigues qui caractérisent l’ancienne manière.
La trame d’Angéline de Montbrun est si fine et légère que je n’essaierai pas de la détacher des milles réflexions, peintures et péripéties diverses sous lesquelles elle se cache, pour la mettre à nu. Cela, je crois, échappe à l’analyse. Tout est dans cet art délicat qui crée de rien, dans ces doigts de fée qui peuvent tisser des fils de la Vierge.
Avec toutes ces qualités, le roman d’Angéline de Montbrun n’est pas sans défauts: il y a un trop grand nombre de citations, de réminiscences, amenées presque toujours, je l’avoue, avec infiniment de naturel et d’à-propos, mais qui ne laissent pas de sentir la recherche, – je ne dirai pas le pédantisme, car, rien n’est plus éloigné de l’esprit de l’auteur. On aimerait à l’écouter plus souvent seule.
Laure Conan, j’y insiste, se souvient plus qu’il ne faut de ses lectures. Son esprit est encore trop chez les autres, elle n’est pas assez elle-même. Ce ne serait pas pardonnable après des années d’expérience littéraire, mais cette timidité, cette défiance de soi-même, je dirais presque cette gaucherie naïve est un charme dans un premier essai. L’oiseau qui sort du nid voltige ainsi, et se repose de branche en branche, avant d’oser prendre son essor. Qu’elle ose prendre le sien, et elle aura des coups d’ailes qu’elle ne soupçonne pas, qui surprendront même ses admirateurs, et qui lui vaudront ses meilleurs succès.
Le plus grave inconvénient de sa manière actuelle, c’est qu’elle donne à son livre une physionomie trop européenne. Sa pensée habite plus les bords de la Seine que ceux du Saint-Laurent. On regrette de ne pas rencontrer assez de pages vraiment canadiennes, telles que celle du pèlerinage d’Angéline au tombeau de Garneau. Notre littérature ne peut être sérieusement originale qu’en s’identifiant avec notre pays et ses habitants, qu’en peignant nos moeurs, notre histoire, notre physionomie: c’est sa condition d’existence.
Angéline de Montbrun est évidemment une soeur d’Eugénie de Guérin, et a vécu dans l’intimité d’Alexandrine de la Ferronnays. Cette parenté et ce voisinage sont charmants, mais combien elle y gagnerait aux yeux de tous les lecteurs canadiens, si elle descendait en ligne directe de Mlle de Verchères ou de Madame de la Tour! Elle est bien la petite nièce du chevalier de Lévis, mais elle ne nous parle pas assez du vainqueur de Sainte-Foye, ni de sa noble famille, ni des braves miliciens qui sont tombés à ses côtés, ni de ce que sont devenus leurs petits-fils, qui peuplent aujourd’hui nos campagnes.
Cependant n’oublions pas que ces lettres qui forment le livre d’Angéline de Montbrun sont des prémices: c’est un bel oranger chargé de fleurs; laissons mûrir les pommes d’Hespérides.
Laure Conan pouvait difficilement rêver un plus heureux début.
En attendant d’autres révélations de son talent, jouissons de ce qu’elle nous donne aujourd’hui.
Ici il faudrait multiplier les citations: mais je ne puis que détacher, en passant, quelques fleurs. Encore y perdent-elles à être cueillies: elles sont si bien distribuées par l’habile jardinière! Elles demandent à être vues et admirées sur pied dans son parterre de Valriant.
Voici d’abord comment elle descend en elle-même, pendant que ses regards se tournent vers la nature qui l’environne. Elle a parfois des réflexions qui étonnent par leur profondeur, et que ne désavoueraient ni Eugénie de Guérin ni Madame Swetchine.
" De ma fenêtre j’ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c’est l’océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J’aime la mer. Cette musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse de mes pensées, car je vous l’avoue, j’ai des tristesses, et volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: " Fi de la vie! " Pourtant je n’ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le savez: " On cesse de s’aimer si personne ne nous aime. "... Il fait un vent fou. La mer est blanche d’écume. J’aime à la voir troublée jusqu’au plus profond de ses abîmes. Et pourquoi? Est-ce parce que la mer est une des plus belles oeuvres de Dieu? Ou plutôt n’est-ce pas, comme on l’a dit bien des fois, parce qu’elle est l’image vivante de notre coeur? Qu’est-ce que la tempête arrache aux profondeurs de la mer? Qu’est-ce que la passion révèle de notre coeur? La mer garde ses richesses et le coeur garde ses trésors. Il se sait pas dire la parole de la vie; il ne sait pas dire la parole de l’amour, et tous les efforts de la passion sont semblables à ceux de la tempête, qui n’arrache à l’abîme que ces faibles débris, ces algues légères qu’on aperçoit sur les sables et sur les rochers mêlés avec un peu d’écume. "
Je voudrais pouvoir citer d’autres passages comme celui-ci, qui feraient voir par quel côté Laure Conan se rattache à cette douce et sympathique école des Lakistes, filles comme elle des montagnes, des lacs et des grèves, et dont on retrouve, dans plus d’une de ses pages, les tendances idylliques et le spiritualisme affiné. Amante des heures calmes, comme les poètes du foyer, des plaisirs intimes de la famille, et de tout ce qui se dégage de poétique de la flambée de l’âtre, aussi bien que du rayonnement d’un beau soleil parmi les beautés sylvestres et les senteurs germinales, elle les répercute admirablement dans son âme et sous sa plume. Ceci explique pourquoi elle a trouvé un si vif écho dans les imaginations impressionnables comme la sienne, mais qui n’ont pas, aussi bien qu’elle, la faculté de traduire leurs impressions et leurs transports intérieurs.
Avec sa nature d’artiste, elle ne comprend pas la vie sans cette poésie. Il lui faut, comme aux disciples de la Galilée, après les pénibles journées de Génésareth et les nuits sur la barque avec les filets, il lui faut le Carmel et les béatitudes sur la Montagne et le Thabor. C’est en partie dans ce sens qu’elle a compris et choisi pour épigraphe, ce mot de Lacordaire: Avez-vous cru que cette vie fût la vie?
" Je sais, dit-elle, que le mot d’exaltation est vite prononcé par certaines gens. Angéline, êtes-vous comme moi? Il existe sur la terre un affreux petit bon sens, horriblement raide, exécrablement étroit, que je ne puis rencontrer sans éprouver le besoin de faire quelque grosse folie. Non que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers. Le vrai bon sens n’exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse qui n’admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle? "
Laure Conan est là tout entière, avec son esprit bien balancé qui règle tout et ne rapetisse rien.
Il faut lire la lettre de M. de Montbrun à Maurice Darville pour connaître la haute raison de cette fille des champs, qui a deviné le monde plus qu’elle ne l’a connu, pour comprendre son admirable idée du devoir.
On dit que les femmes raisonnent moins avec leur tête qu’avec leur coeur: s’il en est ainsi de Laure Conan, elle raisonne mieux avec son coeur que bien des hommes avec leur tête.
C’est une nature éminemment poétique, mais non moins éminemment pratique: une merveilleuse harmonie de l’imagination et du bon sens, du sentiment et de la raison. Quand même elle ne dirait pas qu’elle a souffert, son livre nous le révèle. Elle a passé à travers les ronces de la vie, et a senti, c’est elle-même qui le dit, combien le coeur est lourd à porter quand il est vide. Ce qu’elle sait de la vie, elle l’a appris à l’école de l’épreuve.
Il y a des larmes sur les ailes de ce papillon.
Il y en a aussi dans la destinée d’Angéline de Montbrun. C’est une peinture vraie de la vie réelle.
Après une enfance et une jeunesse sans nuage, aimante et aimée, au moment où l’avenir lui ouvrait des perspectives éblouissantes, elle voit tout à coup s’écrouler les grands bonheurs de sa vie, et se creuser devant elle une tombe où s’engouffrent à la fois le plus aimé des siens, et son avenir et sa beauté. Elle y tombe à genoux et ne cherche désormais d’espérance qu’au ciel. Le Valriant est devenu le Val des soupirs.
Malgré les protestations de Maurice Darville, elle n’ose plus croire à son attachement et s’isole de lui comme du monde. Elle ne veut plus d’autre confident de sa douleur et de ses déceptions que ce témoin muet à qui l’on peut tout confier, qui retient tout, qui souvent console mieux qu’un ami, un journal enfin, quelques feuilles volantes, éphémères comme celles qui tombent de l’arbre, et auxquelles pourtant on s’attache, comme à un être vivant. Son journal devient le seul compagnon de sa vie. Elle y verse toutes ses larmes, ce sang du coeur, comme les appelle je ne sais plus quel auteur. Elles y tombent goutte à goutte, elles s’y condensent, elles s’y cristallisent, elles font revivre les objets aimés, tout ce qui n’est plus. Et de tous ces cris de l’âme, de toutes ces larmes, de tous ces sanglots, elle fait un bouquet de myrrhe qu’elle offre en chrétienne sur l’autel de la résignation. Cette lecture est navrante, mais elle n’est pas énervante: c’est un Jardin des Olives, où l’ange est descendu qui console et conforte. Je n’en veux citer qu’une page, une perle de sentiment.
" Comme on reste enfant! Depuis hier, je suis folle de regrets, folle de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous lequel Maurice avait coutume de s’asseoir avec ses livres. J’aimais cet arbre qui l’avait abrité si souvent...
" Cet endroit de la côte d’où l’on domine la mer lui plaisait infiniment, et le bruit des vagues l’enchantait. Aussi il y passait de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de l’écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce vers de Dante:
Amor ch’a nullo amato amor perdona.
" Amère dérision maintenant! Et pourtant ces mots gardaient pour moi un parfum du passé. J’aurais donné bien des choses pour conserver cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j’en approchai, une grosse araignée filait sa toile sur les caractères que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir l’indifférence hideuse travaillant au voile de l’oubli. J’enlevai la toile, mais qui relèvera maintenant l’arbre tombé, renversé dans toute sa force, dans toute sa sève?
" Le coeur se prend à tout, et je puis dire ce que j’éprouve en regardant la côte. Je n’aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du passé!...
" Mon Dieu, qu’est devenu le temps où je vous servais dans la joie de mon coeur? Beaux jours de mon enfance, qu’êtes-vous devenus? Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je n’aimais que Dieu et mon père. C’était vraiment les jours heureux! Ô paix de l’âme! Ô bienheureuse ignorance des troubles du coeur! Où vous n’êtes plus, le bonheur n’est pas! "
La littérature canadienne, si je ne m’abuse, n’a point produit de page plus émue. S’il est vrai de dire, avec Horace:
...Si vis me flere, dolendum est
Primum ipsi tibi,
la main qui a écrit ces lignes a dû trembler d’émotion pendant qu’elle les traçait sous le souffle de l’inspiration; car il faut ressentir soi-même ces grands troubles du coeur pour les rendre avec tant de vivacité. On est tenté, malgré soi, de voir à côté du profil d’Angéline de Montbrun la vague silhouette de l’auteur.
Quand on se transporte en esprit dans la silencieuse chambrette où elle a composé cette page, on est frappé du contraste qu’il y a entre la paix de cet intérieur et les orages de sa pensée, entre cette placidité apparente et ces effervescences souterraines. On reconstruit tout un tableau dans son imagination, et on l’encadre dans le paysage environnant. Alors les contrastes deviennent plus saisissants. On voit cette humble et sereine maison des champs, resserrée entre le fleuve et les montagnes, ouvrant ses croisées d’un côté sur la solitude mouvante des flots, de l’autre sur la solitude non moins agitée des bois. Au dehors, les grands bruits de la nature, les murmures de la forêt, le ressac de la mer, les brises du large apportant les cris stridents des goélands et des mauves; à l’intérieur les douces voix de la famille, l’activité calme du ménage, les lèvres roses et gazouillantes des enfants, et le chant du grillon, symbole de la félicité domestique, qui fait entendre son cri-cri sous les pierres du foyer. Et puis, à l’écart, dans le modeste sanctuaire de l’étude, inaccessible à tout bruit, un front penché qui résume toutes ces choses, qui en devient l’âme et s’en fait l’interprète. Voilà à quoi fait songer et à bien d’autres rêves encore, la délicieuse scène du frêne renversé et de la toile d’araignée sur deux initiales. On voudrait fermer là le livre, car on craint pour la suite un désenchantement. On tremble pour l’inexpérience de l’auteur. On cherche quel dénouement elle va inventer qui ne soit pas une déception. C’est le triomphe du livre. Une matrone romaine, fière comme Tulie, n’aurait pas trouvé cela, car elle n’était pas chrétienne. C’est l’impérissable gloire du christianisme d’avoir fait la femme si grande.
Laure Conan peut être contente de son coup d’essai. Elle a ajouté un nom à notre littérature, le premier nom de femme, et nous avons notre Eugénie de Guérin.
L’abbé H.-R. Casgrain.
Rivière-Ouelle, novembre 1883.
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