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Une femme auteur au Canada

 

Cette étude de Pierre J. O. Chauveau a paru dans les Nouvelles soirées canadiennes en 1885.

 

I

 

Si l’on avait inscrit ces mots en tête d’un article de journal il y a trente ans, le lecteur, après quelques minutes d’étonnement, se fut dit: c’est une anglaise, sans doute, ou une américaine. En effet, à cette époque, Madame Moodie dont on nous a annoncé la mort, par une de ces erreurs que la presse et le télégraphe ne comptent pour rien dans leur fureur d’annoncer quelque chose, Madame Moodie, Madame Saddlier, Madame Leprohon – irlandaise malgré son nom français – publiaient alors des romans et des poésies, mais aucune canadienne d’origine française ne s’était encore placée au rang de nos écrivains.

Il est vrai que c’est sous un pseudonyme que l’auteur de " Angéline de Montbrun " se produit dans nos revues: mais il en fut ainsi du sexe fort dans ses débuts littéraires, et M. Garneau fut un des premiers, comme je l’ai dit ailleurs, à mettre timidement ses initiales au bas de ses poésies.

Avant " Laure Conan ", quelques femmes avaient publié des poésies fugitives, écrit quelques lettres et quelques articles; M, Tassé a dernièrement signalé le mérite d’une de ces modestes pionnières de notre littérature. Il y a loin de là, cependant, à un ouvrage comme celui dont nous allons nous occuper.

Un amour vrai, et quelques jolies bluettes ont précédé Angeline de Montbrun; l’on se demandait qui pouvait tenir cette plume si délicate et si habile à décrire les sentiments les plus intimes, à exprimer des pensées aussi vraies et aussi élevées. Quelques-uns avaient soupçonné un de ces travestissements qui sont si communs de nos jours; mais un examen plus attentif a dû bientôt les convaincre de leur erreur. Laure Conan est bien vraiment une femme, sinon toujours par la manière dont elle s’exprime, du moins par sa manière de voir, de penser et de sentir. Il y a dans le volume que M. Brousseau vient d’imprimer avec une élégante préface de M. l’abbé Casgrain, il y a ce que l’on est convenu aujourd’hui d’appeler de la personnalité, une émotion vraie, des sentiments et des appréciations qui ne doivent rien à la fiction. Même dans les citations, que l’auteur a peut-être un peu trop prodiguées, on retrouve comme le fond de sa pensée; toutes ces perles ne sont aucunement déparées par l’or qui leur sert de monture. Ce n’est pas un scrap book fait au hasard; c’est une série d’extraits qui se relient admirablement entr’eux et avec le texte; et je n’ai jamais été si frappé de ce que peut produire, dans la mélancolie de la solitude, sur une âme d’élite la lecture attentive, je devrais dire la lecture passionnée des meilleurs écrivains. Tous y passent et ceux du grand siècle, et les contemporains, et les Pères de l’Église, et Thomas à Kempis, et les prédicateurs du jour; mais tous paraissent être chez eux et se présentent avec un air de famille qu’on ne leur aurait point soupçonné.

 

II

 

La trame du roman est bien simple; il y a beaucoup plus de pensée, beaucoup plus de sentiment que d’action; l’auteur a donc été bien inspirée en choisissant la forme de la correspondance et celle du journal de préférence à un récit continu. Un tel récit aurait été alangui par les réflexions et les descriptions qui forment le fonds de l’ouvrage, et les nombreuses citations qui s’y trouvent auraient peut-être paru moins naturellement amenées.

La donnée est celle-ci: Maurice Darville est en visite à Gaspé chez un vieil ami de son père, M. de Montbrun. Celui-ci, qui n’est pas encore très âgé, est veuf et fait dans ces parages lointains l’éducation d’une charmante jeune fille, une unique enfant, Angéline, la bien-nommée et héroïne du roman.

Maurice qui est lui-même un charmant garçon, musicien et s’il l’eût voulu poète à ses heures, ne peut s’empêcher de tomber amoureux d’Angéline. Il raconte les péripéties peu compliquées de ses amours à sa soeur Mina, jeune élégante qui mène à Québec la vie du grand monde, et dont les lettres répondent, courrier par courrier, à celles de son frère.

M. de Montbrun, dont l’auteur a fait un homme accompli, après quelques hésitations, accorde à Maurice la main d’Angéline, en mettant pour conditions qu’elle resterait auprès de lui et que le mariage ne se ferait que lorsqu’elle aurait vingt ans sonnés.

Dans l’intervalle Mina Darville accepte une invitation d’Angéline et se rend à Valriant avec son frère.

Or, il arrive que cette jeune mondaine s’éprend de M. de Montbrun et quoique cet amour soit d’abord assez discrètement indiqué dans ses premières lettres à une amie de Québec, qui se propose d’entrer en religion, les sentiments qu’elle éprouve pour le futur beau-père de son frère finissent par s’accuser bien clairement.

Quelques passages des lettres de Mina à Emma méritent d’être cités.

" Il s’en va minuit, je viens de fermer ma fenêtre où je suis restée longtemps. J’aime la douceur sereine des belles nuits.. et je vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer. Pardon, vous n’aimez pas que j’aborde ce sujet. Il me semble pourtant que je n’en parle pas mal, mais... Avez-vous jamais descendu le Saguenay? Franchement la vie religieuse m’apparaît comme cette étonnante rivière qui coule paisible et profonde entre deux murailles de granit. C’est grand, mais triste. Ma chère, l’inflexible uniformité, l’amer détachement ne sont pas pour moi..........

" Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer. Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes mondanités. Vous rappelez-vous mes préparatifs pour le bal, alors que se bien mettre était la grande affaire et que j’aurais tant désiré avoir une fée pour marraine comme Cendrillon? Sérieusement il nous aurait coûté moins de temps et moins d’argent pour tirer de misère quelques familles d’honnêtes gens. Je vous assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits sentiments. Mais l’amour est une belle chose. Aimer c’est sortir de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter. Bonsoir.

P. S. – C’est la faute d’Angéline et de Maurice. On ne peut les voir ensemble sans extravaguer. "

Dans une autre lettre de la même à la même, ce que la naïveté du post-scriptum qu’on vient de lire peut faire soupçonner, se trouve confirmé.

" M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable avec cet air protecteur qui lui va si bien. On l’accuse de ne pas remplir tout son mérite. Mais comme je lui sais gré de n’avoir jamais été ministre! Il fait bon de voir ce descendant d’une noble race cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit point perdu! Ce soir nous parlions ensemble de l’avenir du Canada : il était un peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde, je tombai sur le gouvernement qui fait si peu pour arrêter l’émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le laissa froid et jetant un regard un peu dédaigneux sur ma toilette, il me demanda si j’avais jamais pensé à me refuser quelque chose pour aider nos pauvres colons. Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: je l’ai fait; mais je lui dis: je le ferai. Il sourit et ce sourire le plus distingué que j’aie vu me choqua. J’eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d’un sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole qu’il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit quelquefois pour éveiller les sentiments dormants "...

Toujours de la même à la même.

" Décidément mes récits patriotiques vous sont suspects et ce n’est pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce beau zèle "...

" Vous n’ignorez pas comme j’ai désiré la réalisation du rêve de Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible entre son culte pour elle et son affection pour moi? Il est vrai qu’en revanche Angéline m’aime plus qu’autrefois; elle m’est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement je viens bien après son fiancé et son père. Quant à celui-ci, the last, but not the least, qu’est-ce que cet aimable intérêt qu’il me porte? Je l’admets, dans ce coeur viril le moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu’est-ce que cela? Si vous saviez comme il aime sa fille! Pour moi je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma j’éprouve ce qu’éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d’or et n’aurait que quelques pièces de monnaie. "

Plus loin apparaît une sorte de rivale, femme du grand monde, qui a bien elle aussi ses prétentions sur M. de Montbrun. Mina se moque des mésaventures de cette veuve et ne le fait point cependant sans qu’on devine chez elle une certaine inquiétude; mais ce léger nuage se dissipe bientôt comme on peut le voir par un extrait d’une lettre d’Emma à Mina:

" Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme est comme celle de l’homme, toujours courte par quelqu’endroit. Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, jusqu’à Valriant. Je pense souvent à vos aimables promis – passez-moi une expression bretonne – et j’espère que vous verrez l’humiliation du superbe. Sans flatterie, je m’étonne qu’il tienne si longtemps........

" Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on finira par s’avancer et cette fois-là j’espère que vous mettrez vos coquetteries de côté pour dire tout franchement, comme la Belle au bois dormant: " Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait attendre. "

Et Mina répond: " Je vous promets de dire exactement comme la Belle au bois dormant, et croyez-moi " j’avais eu en pensée ainsi faire si le cas advenait. " En attendant je serai aussi agréable que possible avec lui; mais la jolie petite madame P. n’avait pas tort lorsqu’elle affirmait qu’il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous reviennent comme dans les légendes, et lui n’a pas l’air de s’en porter plus mal. Toute modestie à part, je n’y comprends rien, d’autant plus que je suis sûre de lui plaire. Maintenant je ne rencontre guère son regard sans y voir une flamme, un éclair, et d’après moi, cela voudrait dire quelque chose. Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais qu’est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d’âge: il y a de bons miroirs ici. Je suppose qu’on m’en veut de cette faiblesse involontaire. Puis on ne me trouve pas une âme de premier ordre; peut-être aussi croit-on que je ne puis m’accommoder d’une vie sérieuse, retirée. Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes de l’an passé. Pour un rien je lui proposerais d’aller vivre sur les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche, à travers les brouillards comme les héros d’Ossian. "

Après avoir lu cette lettre et plusieurs autres, le lecteur et encore plus la lectrice se demande si M. de Montbrun a la conscience de l’amour qu’il inspire et s’il y répond, si Mina persévérera dans cet amour au moins étrange de la part d’une jolie mondaine pour un homme si grave, si la différence d’âge, se trahissant davantage, ne fera pas disparaître le charme sous lequel l’imprudente jeune fille s’est placée d’elle-même, si M. de Montbrun, se laissant aveugler de son côté, poussera l’aventure jusqu’au bout; si enfin tous deux trouveront là le bonheur et la tranquillité?

Hélas! on ne le sait point, on ne le saura même jamais! Maurice Darville, qui était allé passer en Europe une partie du temps d’épreuve et d’attente que M. de Montbrun lui avait imposé, était à peine revenu, lorsque, dit l’auteur, le plus imprévu des malheurs vint frapper sa fiancée. " En revenant de la chasse, M. de Montbrun embarrassa son fusil entre les branches d’un arbre, le coup partit et le blessa mortellement. "

Heureux M. de Montbrun! que de soucis et de déboires cette fin tragique ne lui a-t-elle pas épargnés! Heureuse aussi l’auteur qui s’en tire à si bon marché! Mais le lecteur n’a-t-il pas le droit de se plaindre, de se trouver un peu désappointé, de se trouver même, si j’ose le dire, un peu mystifié?

 

III

 

Il est vrai qu’au point de vue de l’art cette brusque disparition de M. de Montbrun n’est nullement regrettable. Déjà cet épisode si original et si bien traité menaçait de reléguer dans l’ombre la trame même du roman; M. de Montbrun éclipsait Maurice, et Mina intéressait pour le moins autant qu’Angéline. Les choses vont reprendre leur cours naturel. Une fois le temps convenable donné à une légitime douleur, les jeunes gens. vont s’épouser et lorsqu’elle aura bien réfléchi aux réalités de la vie, après avoir pleuré l’homme estimable à qui elle avait rêvé d’unir son sort, Mina fera quelque mariage mieux assorti. Voilà ce que le lecteur doit se dire; mais c’est compter sans l’imagination de l’auteur. Son programme est bien différent.

Inconsolable comme elle aurait pu l’être pour un fiancé du même âge qu’elle-même, Mina va rejoindre son amie Emma au couvent des Ursulines, et la mort de M. de Montbrun qui semblait devoir hâter le mariage d’Angeline, en amène indirectement la rupture. La jeune orpheline accablée par les veilles et par la douleur contracte une terrible maladie qui efface toutes traces de sa beauté; Maurice parvient mal à dissimuler le désappointement qu’il en éprouve et malgré toutes ses protestations, il ne peut persuader à la fière Angéline qu’il l’aime encore comme autrefois. Dans une dernière lettre, elle se montre inexorable malgré des supplications qui paraissent cependant très sincères, mais qui ne parviennent pas à triompher d’une détermination dans laquelle le sentiment religieux a une part encore plus large que celles de la délicatesse et de l’amour-propre féminin poussés à leurs dernières limites.

Cette lettre et celle de Maurice sont très remarquables et. le journal intime et les quelques épîtres qui suivent la mort de M. de Montbrun sont aussi au nombre des meilleures pages du volume.

Il en est quelques-unes où le sentiment religieux domine tout le reste de manière à faire sentir bien vivement l’inanité de toutes les choses de ce monde; il en est d’autres au contraire où la part de l’humanité est assez large pour ne pas trop décourager ceux qui ne sont point parvenus au même degré d’ascétisme.

Donnons quelques extraits des unes et des autres; ce sera peut-être le meilleur moyen de rendre justice à l’auteur.

 

IV

 

Voici d’abord en quels termes Angéline raconte à Mina la mort de son père:

" Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j’ai souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand je veux fortifier ma foi en votre bonté c’est à cette heure de déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!

" Il avait tout supporté sans faiblesse; mais en me voyant son coeur faiblit et il s’évanouit. Pour moi, malgré l’épouvante, le saisissement de cette heure, je restai calme. On m’avait dit qu’il fallait du courage, que la moindre émotion lui ferait mal.

" Quand la connaissance lui fut revenue, il me passa péniblement son bras autour du cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il leva les yeux vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre épingles fixaient sur le mur au pied de mon lit, et aussi longtemps que je vivrai, je verrai l’expression de joie de son visage.

" Le tintement de la clochette nous annonça l’approche du Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula sur sa joue pâle, il ferma les yeux et me dit avec effort: Ma fille, pense à Celui qui vient.

" C’était la première parole qu’il m’adressait. Sa voix était faible, mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle me soutenait.

" Ô maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous laisseriez toucher! Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses jours et prosternée à vos pieds, dans ma mortelle angoisse, j’implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce qu’elle souffrit en vous voyant mourir.

" Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me faisait l’effet de l’acier entre la chair et les os, et lorsque après sa communion, mon père m’attira à lui et me dit: Angéline, c’est la volonté de Dieu qui nous sépare, j’éclatai. Ce que je dis dans l’égarement de ma douleur, je l’ignore, mais je vois encore l’expression de sa pénible surprise.

" Hé quoi! mon enfant, me dit-il, toi, qui as toujours eu pour moi une soumission si respectueuse et si tendre, tu ne voudrais pas te soumettre à Dieu!

" Il baisa le crucifix qu’il tenait dans sa main droite, et dit avec un accent de supplication profonde:

" Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre enfant ne sait pas ce qu’elle dit. "

" Puis, avec quelle autorité, avec quelle tendresse il m’ordonna – mot si rare sur ses lèvres – de dire avec lui: Que la volonté de Dieu soit faite! J’obéis par un sanglant effort. Alors il me bénit et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait son viatique:

" Mon Dieu, répéta-t-il, je vous la donne. Ô Seigneur Jésus, parlez-lui! Ô Seigneur Jésus, consolez-la!

" Et moi dans l’agonie de ce moment.........

" Mon Dieu, c’est prosternée le visage contre terre que je voudrais vous rendre grâce d’avoir entendu sa prière.

" Ô fortifiantes amertumes du sacrifice voulu! Ô joies de la douleur pleinement résignée! Ô volupté des larmes essuyées par l’amour! qui ne vous a pas senties ne sait rien de Dieu, ni de son âme. "

Dans une autre lettre Angéline expose à Mina la situation de son âme et justifie délicatement sa conduite envers Maurice:

" Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. Sans doute en homme de coeur et d’honneur il a voulu tenir son engagement et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je accepter ce sacrifice? Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne m’aideraient pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule présence m’adoucirait tout, s’il m’aimait encore; mais il n’a plus pour moi que de la pitié – et que j’aurais vite déchiré ce que je viens d’écrire si je n’étais sûre qu’il l’ignorera toujours!

" Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos voeux sacrés. Vous dites que ce jour-là votre plus ardente prière sera pour moi. Merci Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l’aime avant de mourir. Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont pour jamais vous séparer du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui n’entendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux créatures! Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car lui vous aimera toujours. Il est la bonté infinie. Il est l’éternel, l’incompréhensible amour. Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces vérités comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. Mais j’ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l’heure de l’indicible angoisse.

" Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil vous avez été un ange pour moi. Maurice aussi était plus que bon, et pourtant ce ne sont pas vos soins, ce n’est pas votre tendresse qui m’ont fait vivre. Ce qui me soutenait c’était le souvenir de la bonté de Dieu, inexprimablement sentie et goûtée à l’heure redoutable du sacrifice – à cette heure où j’ai souffert plus que pour mourir. "

Voici maintenant quelques pages du journal intime de l’orpheline; elles laissent encore mieux lire dans son âme et cela est tout naturel.

 

2 juin. – " Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons souvent sur la grève. Cette après-midi j’y ai rencontré Marie Desroche, mon ancienne camarade.

" Elle s’est jetée à mon cou avec un élan qui m’a touchée, et en me regardant elle a pleuré de belles larmes sincères. J’ai accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle. Enfant, j’aimais la société de cette petite sauvage qui n’avait peur de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait.

................

" Il faut que Marie ait bien du goût et de l’industrie car cette cabane perdue dans les rochers est agréable. Sans doute le confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs c’est joli. Pour que nous puissions causer librement, Marie m’a fait passer dans la petite chambre à coucher qu’elle partage avec sa jeune soeur. La statue de la sainte Vierge que mon père lui donna lorsqu’elle eut perdu sa mère y occupe la place d’honneur. Un lierre vigoureux l’entoure paresseusement. C’est doux à l’âme et doux aux yeux, et j’ai été bien touché en apercevant dans cette chambre de jeune fille la photographie de mon père encadrée d’immortelles et de mousses sèches.

" – Marie, lui ai-je dit, vous ne l’oubliez donc pas? Et j’ai encore dans l’oreille l’accent avec lequel elle a répondu: Ceux qui l’ont connu peuvent-ils l’oublier?

" Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, a fabriquer et à raccommoder des filets qui servent à son père pour prendre le poisson qu’il va vendre quatre sous la douzaine, et pourtant comme cette vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté. Un de ces jours, un honnête homme l’aimera et en l’aimant deviendra meilleur. Elle ne connaît pas les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites qu’elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix – la paix du coeur en attendant la paix du tombeau. "

3 juillet. – " Je ne devrais pas lire les Méditations. Cette voix molle et tendre a trop d’échos dans mon coeur. Je m’enivre de ces orageuses tristesses. Insensée! J’implore la paix et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un âpre plaisir à envenimer ses plaies et à en voir couler le sang. Où me conduira cette douloureuse effervescence? J’essaie faiblement de me reprendre à l’aspect charmant de la campagne, mais le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

 

Quand la feuille du bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons.

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie:

Emportez moi comme elle, orageux aquilons! "

 

21 juillet. – " N’aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de l’âme. Cela m’est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, intolérable. Qu’est-ce que le temps, qu’est-ce que la raison peut faire de moi? Je suis une femme qui a besoin d’être aimée.

" Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de nos domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés et la plus humble affection n’a-t-elle pas son prix ?

" Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas injuste, que je ne fasse souffrir personne. "

27 juillet. – " Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et m’a écrit qu’elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques paroles de consolations. Pauvre femme! elle me fait l’effet d’une personne qui, avec une goutte d’eau douce au bout du doigt, croirait pouvoir adoucir l’amertume de le mer.

Qu’on me laisse en paix "...

21 août. – " Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m’a laissé longtemps dans un état violent qui m’humilie. Quand j’avais la beauté, je m’en occupais peu. L’éloignement du monde, l’éducation virile que j’avais reçue m’avaient préservée de la vanité.

" Mon père me disait qu’aimer une personne pour son extérieur c’est comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu’il y avait quelque mort dans le voisinage: Viens, me disait-il, viens voir ce qu’on aime quand on aime son corps!

" Mais si fragile, si passagère qu’elle soit, la beauté n’est- elle pas un grand don? "

21 août. – " Que veut donc Mina! Je n’ose approfondir ses paroles ou plutôt j’ai toujours sa lettre sous les yeux, et j’y pense sans cesse. Songe-t-il... Non, je ne saurais l’écrire. Et ne devais-je pas m’y attendre? N’est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa parole?

Qui sait jusqu’à quel point un homme peut pousser l’indifférence et l’oubli?

5 septembre. – " Pauvre fille que je suis! J’ai relu ses lettres et tout cela pour mon âme c’est la flamme vive sur l’herbe desséchée. "

 

V

 

M. l’abbé Casgrain a comparé " Angéline de Montbrun " au journal d’Eugénie de Guérin. Il me semble que la première de ces oeuvres est beaucoup plus virile, il me paraît qu’ici la couleur est plus sombre, la note est plus grave. Au fond de cette douleur et de cette résignation, il y a de la révolte, de la révolte comprimée si l’on veut; mais pas si bien qu’elle ne monte parfois en bouillonnant jusqu’à la surface. Cela n’empêche pas le sentiment religieux de dominer et d’obtenir tout son effet. Job que notre auteur cite quelquefois n’est pas toujours tendre; il se permet des imprécations qui, isolées de son oeuvre sublime, ne seraient pas jugées très édifiantes. Angéline de Montbrun ne va pas si loin; mais elle a d’amères paroles, d’injustes reproches, qui sont dans la nature de l’âme humaine, qui donnent un cachet de vérité ou du moins de vraisemblance à ce qu’elle écrit. L’idée religieuse n’en a que plus de mérite à triompher dans ces conditions.

Il y a une grande sobriété dans les descriptions, dans les petits épisodes qui viennent interrompre la trame du livre. Ils suffisent à en briser la monotonie. Les petits détails qui abondent dans ce genre de littérature intime vont chez certains écrivains jusqu’à la puérilité, c’est un danger que l’auteur a su presque toujours éviter.

Le paysage et les scènes de la vie domestique ne sont pas traités avec assez d’ampleur pour donner à l’oeuvre ce que l’on tient aujourd’hui à trouver partout: la couleur locale. Mais Angéline de Montbrun n’est pas un roman de moeurs, c’est plutôt l’histoire d’une âme; or cette histoire nous est contée de manière à nous intéresser vivement, de manière à laisser dans l’esprit et dans le coeur les plus nobles pensées, les plus beaux sentiments. Que peut-on désirer de plus?

Du reste, il y a comme de lumineuses échappées de paysages qui apparaissent de temps à autres et ressemblent à ces clairières, à ces perspectives soudainement découvertes par le voyageur dans les pays de montagnes. Elles font voir que l’auteur ne manque point de cette disposition heureuse que les Anglais appellent sympathy with nature. Il y a aussi quelques pages, comme celles qui racontent un pèlerinage au tombeau de Garneau, pages que j’ai indiquées ailleurs, qui sont frappées au bon coin du sentiment national. Évidemment, Angéline de Montbrun est une bonne canadienne en même temps qu’une bonne chrétienne.

L’élévation constante de la pensée, l’élégance soutenue du style font désirer que l’auteur n’en reste pas là, et qu’elle continue à enrichir notre jeune littérature d’oeuvres aussi patriotiquement inspirées, aussi délicatement exécutées.

Pierre J. O. Chauveau.

Montréal, janvier 1885.

 

 

 

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