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Jules Verne vu par...

Voici deux textes publiés au lendemain de la mort de Jules Verne. Le premier, d'André Laurie, qui a collaboré avec Verne pour certaines de ses oeuvres, et le second, de Léon Blum, politicien.

Jules Verne vu par... André Laurie

Paschal Groussel, sous le pseudonyme d'André Laurie, a collaboré avec Verne à certains de ses romans. Ce texte a été écrit au lendemain de la mort de Verne.

Jules Verne qui s’est éteint hier à l’âge de soixante-dix-sept ans fut quelque chose de plus et de mieux que l’imaginait la majorité de ses lecteurs. Un des écrivains les plus originaux, les plus brillamment doués, les plus noblement français et aussi un des plus mondiaux, un de ceux qui ont su parler à l’univers le langage qu’il attendait, un des hommes rares qui ont le privilège de représenter l’espèce au grand parlement humain et d’adresser au monde surhumain un message unanimement compris. Parce qu’il a été depuis un demi-siècle le plus populaire des conteurs, parce qu’il a été traduit en toutes les langues, du français, de l’allemand, du russe et de l’espagnol jusqu’au chinois et au japonais; parce qu’il n’est jamais rien tombé de sa plume qui ne soit sain, substantiel et pur, et aussi parce que ses oeuvres sont naturellement la lecture de prédilection d’une jeunesse éprise d’au-delà dans le monde sensible et d’idéal dans le réel. Beaucoup de gens qui écrivent dans une langue apocalyptique des choses que personne ne lit sont allés dire : c’est un auteur pour livre de prix!

Ils auraient pu comprendre que la popularité, quand elle est à ce point irrésistible et victorieuse, quand elle s’affiche par autant de versions que de langues, par autant d’adeptes que d’êtres vivants, vaut et dépasse le consensus des postérités. En fait, elle s’exprime par la qualité souveraine du bon aloi, par celle qui donne cours forcé à la monnaie littéraire et la fait accepter par tous, d’un bout du monde à l’autre. Comme une vieille guinée anglaise ou un louis d’or français.

L’Académie ne le sentit pas. En n’offrant pas un de ses fauteuils à J. Verne et en se contentant de couronner ses livres comme de bons livres d’éducation, elle s’est amoindrie elle-même. Le digne M. Patin l’avait dit à cette occasion : M. J. Verne remplace les merveilles de la féerie par un merveilleux nouveau dont les notions récentes de la science font tous les frais. L’intérêt habilement soutenu y tourne au profit de l’instruction. On en rapporte, avec le plaisir d’avoir appris, le désir de savoir, la curiosité scientifique.

Et combien d’autres, après le brave helléniste, contre le verdict de l’humanité vivante se sont refusés à voir que l’oeuvre de Jules Verne est la plus puissante et la plus féconde du siècle, précisément parce qu’elle en est l’expression! Elle l’a prouvé pourtant, en touchant simultanément comme un verbe nouveau tous les cerveaux contemporains. Et quel poète, quel philosophe, quel demi-dieu en a jamais fait autant? Cervantès, Balzac mirent un siècle à leur conquête. Encore ne fut-elle jamais et ne pouvait-elle pas être complète par la raison que les anecdotes d’une race n’intéressent que cette race et sa parenté et qu’au milieu de la confusion des langues et des instincts, il fallait la Science elle-même, ses ambitions et ses rêves pour passionner simultanément le genre humain.

Jules Verne était Breton, de Nantes où il naquit en 1828. Son père y exerçait la profession d’avoué et l’envoya faire son droit au Quartier latin. Il y acheva normalement ses études juridiques mais n’eut jamais goût que pour les lettres et pour les sciences physiques. Aussi s’arrangea-t-il d’abord pour rester à Paris, en devenant le Secrétaire de Perrin qui cumulait alors l’administration de l’Opéra-Comique et celle du Théâtre-Lyrique. Entre-temps, il collaborait au Musée des Familles alors dirigé par Charles Wallut qui devint bientôt sous-directeur du Crédit Mobilier. Il obliqua d’abord vers le théâtre et la finance, écrivit deux pièces en vers pour Le Gymnase et Le Vaudeville et apporta longtemps des ordres de Bourse à un coulissier. Il faut noter ces choses parce qu’elles expliquent un des côtés notables de son talent. J. Verne est toujours resté un dramaturge et un metteur en scène. S’il n’a jamais signé depuis que deux pièces de théâtre, Le Tour du monde et Michel Strogoff : deux chefs-d’oeuvre du genre, c’est qu’il s’était dès lors exclusivement voué à sa tâche encyclopédique et qu’il voulait avant tout en poursuivre le développement. Pendant dix ans, il le prépara sans doute inconsciemment par les études les plus diverses. Et soudain (1861), il rencontra sa voie en apportant Cinq Semaines en ballon à Hetzel, qui rentrait de ses huit ans d’exil à Bruxelles.

Hetzel avait été l’éditeur de Victor Hugo, de George Sand et de Charras après avoir été celui de Balzac, de Musset et de Gavarni. C’était lui-même un charmant écrivain et un fin lettré en même temps qu’un découvreur d’hommes. J.J. Weiss disait, en le rattachant par ses origines aux écrivains français d’Alsace : « Qui donc se vanterait d’être plus pénétré du bon sens de France, de parler une langue plus délicate, plus alerte, plus achevée que l’auteur des Bonnes Fortunes parisiennes? C’est un parfum d’herbe du Rhin, c’est un goût chaste de bleuets cueillis sur la cime des Vosges. » Hetzel comprit d’emblée la valeur propre de celui qui s’offrait, la lui révéla à lui-même et, pour la cultiver à fond, lui offrit un traité de vingt ans.

Ce fut la crise déterminante, Jules Verne embrassa d’un coup d’oeil l’oeuvre grandiose qui s’ouvrait devant lui. Il annonça à ses amis qu’il se mariait et disparut pour se plonger tête baissée dans son oeuvre. Ces amis étaient alors Aristide Hignard le musicien, Fournier Saloveze, le futur préfet de Blois au Seize Mai, Félix Duquesnel, le financier, Maisoneuve, Charles de Béchenel qui devait mourir fou pendant la guerre franco-allemande, et quelques autres encore. Et dès lors, son histoire est celle des livres, à peine coupée de temps à autre par une croisière sur le Saint-Michel, le petit yacht qu’il devait bientôt s’offrir et où il a décrit quelques-unes de ses oeuvres les plus fortes. Car, au contraire de l’opinion souvent exprimée, Jules Verne était un pratiquant du long cours. Il savait prendre le vent et commander la manoeuvre, il savait surtout s’inspirer profondément des spectacles de la mer, de ses périls et de ses leçons, et personne ne les a mieux exprimés.

Ses ouvrages forment aujourd’hui (ou formeront demain, car il laisse plusieurs oeuvres posthumes) un ensemble de quatre-vingt-dix volumes qui n’ont d’analogue dans aucune littérature. D’autres avant lui, depuis Swift jusqu’à Edgar Poe, ont introduit la science dans le roman et l’ont utilisée pour la satire ou pour l’agrément de leur cuisine. Personne avant lui n’en avait fait le substratum systématique et durable d’une oeuvre monumentale consacrée à l’étude directe de la terre et de ses annexes, des programmes industriels de l’humanité, des résultats acquis et des conquêtes possibles.

Par la variété du détail autant que par l’harmonie du but et de l’exécution elle forme un ensemble unique, et que sa diffusion simultanée dans tous les idiomes de la planète, du vivant même de l’auteur, rend plus frappant encore et plus fécond. C’est un prodigieux effort de civilisation. Il n’y en a pas d’autres exemples au cours des siècles. Même réduites à un seul volume, les Bibles anciennes ou modernes ont toujours mis des centaines et des milliers d’années à se répandre en sept ou huit langues. Qu’une oeuvre romanesque soit devenue oecuménique dans les brèves limites d’une vie humaine, c’est un privilège unique et qui ne saurait être sans sa profonde signification, car il échappe à toute préméditation.. à toute action directe, étant en opposition flagrante avec l’intérêt propre de l’auteur et de l’éditeur.

Il faut songer en effet que sept ou huit nations au plus sont liées par des conditions littéraires et que toutes les autres constituent à l’égard de la propriété intellectuelle une véritable horde de brigands irresponsables, sinon inconscients. Un accord aussi unanime que celui du globe sur l’oeuvre de Jules Verne, surtout quand cette oeuvre reste une exception, ne peut s’expliquer que par un ensemble de mérites uniques aussi. Il ne peut être ni le résultat d’un engouement passager ni celui d’une contagion de peuple à peuple. Il faut que des qualités supérieures de simplicité, de clarté, d’ordonnance logique, de nouveauté évidente, concourrent à créer une communion d’âme si soudaine parmi tant de races diverses et encore ennemies. Et cette identité, cette simultanéité de sentiment ne pouvaient naître que d’un art raffiné qui est par excellence l’art français, celui de la mesure.

C’est en quoi J. Verne s’est montré supérieur. Non seulement il a eu la géniale pensée d’écrire l’épopée du monde terrestre (en y comprenant la Lune), et il a poursuivi cette pensée pendant un demi-siècle, avec une inflexible résolution, mais il a apporté à sa tâche tous les éléments du succès qui pouvaient la faire accepter et épouser par l’univers. Il l’a longuement préparée par des lectures infinies, il l’a graduée avec une habileté consommée, il l’a développée avec une sûreté, une hardiesse et une prudence exemplaires. Avant les ingénieurs, il a dressé le plan des sous-marins et des submersibles; avant les artilleurs, il a fondu les canons à longue portée; avant les astronomes, il a exploré les mondes voisins. Ses vues hypothétiques sont restées si judicieuses que chaque année nouvelle nous en apporte la réalisation partielle. En même temps, il a toujours su les présenter avec une sobriété impersonnelle qui en décuple l’effort. Sa langue est simple et forte, sa technique littéraire impeccable. Presque toutes ses expositions sont des chefs-d’oeuvre. On trouverait malaisément dans ses cent volumes une page inutile. Il a fait penser, rêver, marcher l’humanité. Combien d’écrivains pourront en dire autant et laisser, quand ils disparaîtront, un record aussi glorieux?
Le Temps, 26 mars 1905.


... et par Léon Blum

Homme politique, Léon Blum a, dans sa jeunesse, exercé une activité de critique littéraire. Ce texte date aussi de 1905 et a paru dans "L’Humanité".

Je voudrais parler aujourd’hui de Jules Verne, et ce n’est pas seulement pour m’acquitter d’un devoir de reconnaissance; car j’ai lu Jules Verne quand j’étais enfant comme tant d’enfants; c’est aussi pour réagir contre une injustice négligente. Nous sommes fâcheusement enclins à dénier toute valeur littéraire aux oeuvres qui se présentent à nous sous une figure simple, sans appareil, aux livres écrits pour le peuple, aux oeuvres écrites pour les enfants, c’est toujours une injustice; c’est très souvent une erreur. Cette erreur, l’avenir la redressera comme toutes les autres, car il n’y a guère qu’en littérature qu’on soit toujours assuré de la justice finale.

Pourquoi celui qui écrit pour le peuple en paraîtrait-il, a priori, négligeable aux délicats et aux lettrés? On a beaucoup loué Jules Verne du tact, du bonheur avec lequel il avait su choisir et formuler les problèmes de la science. Il ne semble pas cependant que sa culture scientifique ait dépassé ou même égalé celle d’un vulgarisateur quelconque. Mais il avait, si l’on peut dire, l’instinct des directions de la science. Il avait assez de culture pour voir le but; il n’en avait pas assez pour qu’aucune difficulté théorique et technique l’embarrassât.

Je ne crois donc pas que son oeuvre puisse garder, même provisoirement, une valeur de vulgarisation scientifique. Mais elle pourra conserver longtemps sa valeur éducatrice et pédagogique. Tout en excitant les enfants, la curiosité, la mobilité, le désir de changement et de variété dans la connaissance, qui sont une des conditions même de la civilisation moderne, elle n’exalte à leurs yeux que le courage pacifique de l’esprit. C’est une oeuvre héroïque, mais d’un héroïsme tout rationnel. C’est aussi, bien que la psychologie des individus ou des races y soit rudimentaire, une oeuvre bienveillante et humaine.

Ses premiers livres, les plus courts, Le Tour du monde en quatre-vingts jours ou De la Terre à la Lune, sont restés, je crois, les meilleurs. Mais c’est une oeuvre qu’il faut juger dans son ensemble plutôt qu’en détail, et par ses résultats plutôt que par sa qualité intrinsèque. Or, en fait, elle a exercé pendant quarante ans, sur les enfants de ce pays et de l’Europe entière, une influence qu’aucune autre oeuvre n’a certainement égalée. Et cette influence fut bonne dans la mesure où l’on en peut juger aujourd’hui. Elle a été, tout à la fois, un instrument d’éducation positive et de développement moral. Elle a propagé, avec le goût de l’aventure, le goût de la recherche scientifique, la confiance dans la force supérieure de la raison. Elle a développé la notion de l’effort, mais utile et sans violence, du succès, mais tempéré par la douceur et l’équité, de l’énergie individuelle, mais asservie à l’intelligence. Elle a instruit et distrait les enfants sans favoriser aucun des instincts mauvais de l’homme.
L’Humanité, 3 avril 1905.


Source : Des enfants sur les routes, Robert Laffont, collection Bouquins. Le volume comprend: Romain Kalbris et Sans famille d'Hector Malot, Le tour de la France par deux enfants de G. Bruno et P'tit Bonhomme de Jules Verne.


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