La Bibliothèque électronique du Québec

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Les Voyages imaginaires de M. Jules Verne.

À la suite de la parution de Voyages et aventures du capitaine Hatteras, Théophile Gautier a fait paraître dans Le Moniteur universel, du 16 juillet 1866, cet article : «Les Voyages imaginaires de M. Jules Verne», dont voici le texte en intégralité.

Les Voyages imaginaires de M. Jules Verne

«... Voilà tout ce que le théâtre a fourni dans cette semaine torride, et nous l’en remercions presque. Le spectacle dans un fauteuil est celui qui convient le mieux en pareil temps.

«Notre pays tempéré n’a prévu ni le froid ni la chaleur. Aussi, lorsque l’alcool du thermomètre se pelotonne dans sa boule ou pousse son fil rouge le long de l’étiage des degrés seulement jusqu’à l’indication des vers à soie, nous trouvons-nous également surpris. Ce ne sont que gens qui grelottent ou gens qui étouffent. On gèle et on rôtit alternativement. Le vent, qui entre si bien dans les chambres l’hiver, se garderait, pendant l’été, d’y pousser le moindre souffle. Les maisons deviennent des fournaises, et l’argile humaine se couvre, comme la terre poreuse des alcarazas, d’une sueur perlée. Ce qu’il y a de mieux à faire en pareil cas, c’est de fermer tout, persiennes, stores, rideaux, de s’allonger sur un fauteuil de moleskine, enveloppé d’un burnous algérien, et de lire, dans la demi-obscurité à laquelle l’oeil se fait bien vite, quelque livre agréable et rafraîchissant, les voyages imaginaires de M. Jules Verne par exemple, dont les titres seuls vous font courir sur la peau un léger frisson : Les Anglais au pôle Nord; Le Désert de glace; Cinq semaines en ballon; Voyage au centre de la Terre; De la Terre à la Lune, trajet direct en 97 heures.

«Les deux premiers surtout sont excellents aujourd’hui. L’atmosphère est lourde. L’aurore s’est levée dans des brumes humides et chaudes, à peine saluée des oiseaux, et c’est tout au plus si elle a eu la force de répondre à notre bonjour matinal. La nuit a été brûlante, et l’aube, ayant mal dormi, a les joues plutôt marbrées que fraîches. Ces livres arctiques viennent à propos. Quand on les tient, ils vous donnent presque l’onglée : on voit son souffle s’allonger en brouillard et une neige invisible vous descend sur les épaules. M. Jules Verne sait, comme les physiciens, fabriquer de la glace au centre d’une tombe chauffée à blanc.

«Il y a une volumineuse collection de voyages imaginaires anciens et modernes: depuis l’Histoire véritable de Lucien jusqu’aux Aventures de Gulliver, l’imagination humaine s’est complu dans ces fantaisies vagabondes où, sous prétexte d’excursions aux contrées inconnues, les auteurs, avec plus ou moins de talent, développent leurs utopies ou exercent leur humeur satirique. – Les voyages de M. Jules Verne n’appartiennent à aucune de ces catégories. S’ils n’ont pas été réellement accomplis et si même ils ne sauraient l’être encore, ils offrent la plus rigoureuse possibilité scientifique et les plus osés ne sont que le paradoxe ou l’outrance d’une vérité bientôt reconnue. La chimère est ici chevauchée et dirigée par un esprit mathématique. C’est l’application à un fait d’invention de tous les détails vrais, réels et précis qui peuvent s’y rattacher de manière à produire l’illusion la plus complète. Il y a plus chez M. Jules Verne d’Edgar Poe et de Daniel de Foe que de Swift, ou pour mieux dire il a trouvé son procédé lui-même et l’a porté du premier coup au plus haut degré de perfection.

«Les aventures du capitaine Hatteras dans Les Anglais au pôle Nord dépassent l’intérêt du roman le plus attachant. Ce mystérieux départ du Forward pour une destination inconnue, avec un équipage si étrangement recruté, frappe tout de suite l’imagination, qui s’embarque, résolue à suivre jusqu’au bout les hardis explorateurs. On partage la curiosité presque superstitieuse des matelots à l’endroit de ce capitaine invisible dont les ordres aux moments extrêmes arrivent à bord d’une façon si imprévue, et lorsqu’il se découvre, on l’aime encore davantage. C’est une volonté de fer dans un corps de fer, qui avec l’opiniâtreté particulière à la race saxonne, que l’obstacle irrite loin de l’abattre, brise, pour atteindre son but, toutes les barrières de la nature. Ce but, c’est le pôle Nord, l’axe mathématique de la Terre, le point précis où passe l’essieu sur lequel pivote notre globe et qui fait se précipiter la pointe en bas l’aiguille aimantée. Ce pôle n’est pas le pôle du froid dont plusieurs navigateurs ont plus ou moins approché; il est situé au-delà, dans une mer relativement libre. Mais que de souffrances, que de fatigues pour y arriver! La neige, les glaces, les banquises, le brouillard, une nuit de six mois, des froids à geler le mercure, le scorbut, la famine, les ours blancs, le navire pris dans la mer comme une noix dans un ruisseau gelé : ce ne sont là encore que des roses. Il peut advenir pis, le découragement et la révolte de l’équipage qui refuse d’aller plus loin et s’en retourne au hasard, après avoir pillé les provisions quand il n’y avait plus que quelques degrés à franchir pour atteindre le but et y planter le drapeau de l’Angleterre! Resté seul avec trois ou quatre matelots fidèles et cet excellent docteur Clawbonny, si courageux, si bon, si sympathique et si savant, l’indomptable Hatteras entreprend un immense voyage sur la glace recouverte de neige. Un traîneau tiré par quelques chiens esquimaux à travers les mirages des aurores boréales, les erreurs du brouillard, les dégels et les reprises de froid, porte le bagage toujours de plus en plus léger des intrépides explorateurs. La rencontre d’un navire américain naufragé est pour eux le salut; ils y trouvent des provisions de bouche, du combustible aussi nécessaire peut-être que la nourriture en cas de rudes climats où la nature est marâtre, et ils recueillent le capitaine, seul survivant de l’équipage. Avec ces ressources, la petite troupe s’organise pour l’hivernage, se bâtit une maison en blocs de glace et jouit d’un confortable relatif, que viennent parfois déranger les ours à qui l’on fait payer cher leur visite.

«Puis quand arrive le printemps, qu’à travers la neige fondue pointe la timide flore arctique et que les renards, les rennes sauvages commencent à montrer leur museau, on construit une barque avec les débris du Purpoise et le capitaine Hatteras, moitié par terre, moitié par mer, continue sa marche ascendante vers le nord. Il parvient enfin à son rêve et trouve le vrai pôle au centre d’un volcan marin où le bon docteur Clawbonny a bien de la peine à l’empêcher de se jeter comme Empédocle dans l’Etna. Le retour en Angleterre s’effectue sans trop de difficultés mais le capitaine Hatteras, surexcité par ces terribles projections de volonté, a laissé sa raison dans le cratère du pôle, et on peut le voir à la maison de santé de... se promener silencieusement, suivi de son chien Duk «en remontant toujours vers le nord», c’est là sa folie.

«Cette courte analyse ne peut donner qu’une faible idée des Anglais au pôle Nord et du Désert de glace. M. Jules Verne, dans son récit exact et minutieux comme un livre de bord, fait naître l’absolue sensation de la réalité. La technicité maritime, mathématique et scientifique employée à propos et sobrement imprime un tel cachet de vérité à ce fantastique Forward, qu’on ne peut se persuader qu’il n’a pas accompli son voyage d’exploration. Quand Hatteras fait son point, aucun capitaine de navire n’y trouverait à reprendre et il en est de même pour le plus mince détail. Seul le journal de Robinson, rédigé par de Foe, atteint ce degré de vraisemblance. En outre, M. Jules Verne, qui ne néglige pas le côté humain et cordial, sait faire aimer ses personnages, et il inspire, surtout par les journées chaudes comme celle où nous écrivons cet article, l’envie d’aller passer quelques heures avec ces bons compagnons au désert de glace dans la maison de neige...»

Cité dans : Jules Verne : Les romans de l’eau, Omnibus, 2001, édition présentée et commentée par Claude Aziza. Le volume comprend : Vingt mille lieues sous les mers; Voyages et aventures du capitaine Hatteras; Le Chancellor et Le Sphinx des glaces.


Trackbacks

Aucun trackback.

Les trackbacks pour ce billet sont fermés.

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment.

Ajouter un commentaire

Les commentaires pour ce billet sont fermés.

 

Accueil

Groupe Yahoo

Oeuvres québécoises

Collection Littérature québécoise

Les opuscules

Collection Littérature jeunesse

Collection Littérature d'aujourd'hui

Textes en anglais

Oeuvres du monde entier

Collection À tous les vents

Collection Libertinage

Collection Classiques du 20ème siècle

 

Mes autres blogues:

Lien - Lien - Blogger - Blogono

______

 

Jean-Yves Dupuis

Les temps assassins

et autres nouvelles

 

______

 

Jean-Yves Dupuis

Péchés de vieillesse

roman

 

______

 

Appel à l'aide! (PDF)

 

 

 

 

 

Top Blogues