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Préjugés à l'égard du roman.

Au dix-neuvième siècle, au Québec, le roman fait face à des préjugés tenaces, et ce même par l’élite intellectuelle, qui n’y voit qu’une activité vaine et même dangereuse. «Je suis convaincu, écrit Octave Crémazie, que le plus tôt on se débarrassera du roman, même religieux, le mieux ce sera pour tout le monde.» Dans un discours prononcé le 19 novembre 1846, le journaliste Étienne Parent dénonce longuement le roman et plaide plutôt pour l’étude des sciences économiques et politiques:

Il faut à une population comme la nôtre, située comme la nôtre l’est, des lectures utiles et instructives. Et comme le journal périodique est devenu le livre du peuple, la seule voie à peu près par laquelle il puisse s’éclairer sur ses intérêts matériels, n’est-il pas déplorable de voir nos journaux se remplir de morceaux de littérature légère, pâture apprêtée pour les esprits oisifs et blasés d’une civilisation rendue à son terme? Quel profit peut retirer des oeuvres des feuilletonistes européens une population comme la nôtre, qui a des forêts à défricher, des champs à améliorer, des fabriques de toutes sortes à établir, des améliorations de tous genres à accomplir; une population, en un mot, dont la mission est de faire de sa part d’héritage sur le continent américain ce que les Anglais et les Français, par exemple, ont fait de l’Angleterre et de la France, et ce que nos voisins font si bien sur ce continent d’Amérique? Avouez-le, messieurs les journalistes, ce ne sera pas avec le menu fretin du feuilletonisme européen, que vous nous aiderez à accomplir ce grand oeuvre de civilisation. Bien au contraire, ces productions prestigieuses, toutes pétillantes d’esprit, écrites dans un style étudié, ornées de tous les charmes de l’imagination, ne feront que nous enivrer, et nous arrêter sur la route, semblables aux sirènes de la fable dont la voix enchanteresse paralysait le voyageur imprudent qui s’approchait de leur retraite.

En effet, nos journaux en se remplissant des produits de cette littérature éphémère, en inspirent nécessairement le goût : elle fait fureur au salon, et parfois même elle va jusqu’à faire oublier la colonne des mariages. Il en est d’elle comme du reste – vires acquirit eundo; l’appétit vient en mangeant. Bientôt le journal ne suffit plus à l’appétit des lecteurs, et pour le satisfaire l’on a recours au libraire. Et tous les loisirs de notre jeunesse, sinon un temps plus précieux, se trouvent employés à des lectures qui entretiennent l’imagination dans l’exaltation, et laissent l’esprit dans le vide et l’inanition. Aussi, quand on ouvre nos journaux pour y chercher quelques produits de littérature indigène, qu’y trouve-t-on le plus souvent, à part des querelles de villages? – des efforts d’imitation vers le feuilletonisme français, de jolis riens quelquefois assez joliment tournés à la française; justement ce qu’il faut pour un succès de société, mais justement aussi ce qu’il faut pour faire déplorer à l’homme réfléchi, qui sent les besoins de son pays, de sa race, l’abus, la perte de beaux talents et d’un temps précieux, et pour les auteurs et pour les lecteurs.

Oh! journalistes, réunissez-vous donc pour réparer le mal que vous avez fait. Faites donc comprendre à notre jeunesse instruite, dans son intérêt autant que dans celui du pays, que le temps de la littérature légère n’est pas encore arrivé et n’arrivera de sitôt encore pour le Canada; et qu’au risque de notre ruine individuelle et nationale, nous devons nous livrer entièrement et uniquement aux études sérieuses, aux lectures instructives, aux exercices graves de l’esprit. Libre aux hommes de la vieille et riche Europe de s’adonner aux travaux de l’imagination; ils y trouvent la fortune, souvent même une renommée au moins viagère. Puis d’ailleurs, il se rencontre en Europe une telle exubérance d’hommes éclairés dans toutes les sciences qu’il y en a pour tous les besoins de la société; de sorte qu’en embrassant la carrière de l’imagination, ou seulement en se livrant à la lecture des ouvrages d’imagination, l’Européen peut se rendre le témoignage qu’il ne laisse aucun intérêt social en souffrance; au contraire, il est dans l’ordre, lui, car il ne fait que mettre la dernière main, le dernier poli à une civilisation parvenue à son apogée. En est-il de même dans notre pays, où nous en sommes encore aux travaux de fondation? Ce sont des manoeuvres qu’il nous faut; le temps des peintres et des sculpteurs viendra plus tard. Ainsi quel est le jeune Canadien qui, en prenant pour le lire un des romans du jour, puisse, la main sur la conscience, se dire qu’il ne saurait plus utilement employer son temps et pour lui et pour son pays? En effet, qu’y apprendra-t-il? qu’y verra-t-il? des leçons de morale, en supposant qu’il y en ait? – Son catéchisme lui a tout dit là-dessus, et bien mieux que ne sauraient le faire Eugène Sue et Alexandre Dumas. Des peintures de moeurs? lorsqu’il s’en rencontrera de fidèles, elles se rapporteront à un état de société si différent du nôtre, qu’elles ne pourront que fausser ses idées dans les applications qu’il voudrait en faire, et ce sera un grand mal. Mais la plupart du temps, il sera transporté dans un monde fantastique, où tout sera exagéré, chargé, caricaturé de telle sorte, que le lecteur européen lui-même ne s’y pourrait reconnaître.

Il n’y a donc rien d’utile à retirer de la lecture des romans et des nouvelles du jour, si ce n’est quelque délassement à des lectures sérieuses et instructives. Oui; mais démentez-moi, si vous l’osez, jeunes liseurs de romans : je vous soutiendrai, moi – et j’appellerai votre conscience en témoignage – que cette lecture est pour vous un travail, un travail même très fatiguant, qui vous prend vos jours et vos nuits; que vous ne déposez le roman dont vous avez commencée la lecture, que lorsque vous en avez vu la fin, ou que le sommeil vous ferme les yeux et vous fait tomber le livre des mains. J’en ai vu qui poursuivaient la lecture commencé jusque pendant les repas. Est-ce là un délassement?


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