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À la Sainte-Catherine

25 novembre... Voici alors un conte québécois du dix-neuvième siècle, à l'occasion de la Sainte-Catherine.


À la Sainte-Catherine
par Charles-Marie Ducharme.


Colette ne voulait point coiffer Sainte-Catherine!

On le savait depuis longtemps au village des Rassis, aussi chaque année, les malins, qui la voyaient toujours sans amoureux, ne manquaient-ils pas d’aller lui présenter leurs plus sincères condoléances.

Ils se préparaient encore en 187* à recommencer leur sempiternel refrain, sous la fenêtre de la belle découragée quand, dès la matinée du 25 novembre, une nouvelle incroyable... stupéfiante, se répandit par tout le village: Colette avait avoué en secret, à une intime, que c’était sa dernière Sainte-Catherine, et que la journée ne se passerait point sans que l’on vît du nouveau.


Quel «nouveau» pouvait-il y avoir? Colette allait-elle se marier?

On devine si les commérages allaient leur train. D’où venait le futur? était-il blond, châtain, brun ou roux? avait-il un air gauche ou gracieux? était-il riche? Nul ne le savait, car pour tous, jusque-là, l’amant de Colette était resté invisible. Pour la première fois, la fiancée avait été discrète, et tellement discrète qu’on ne savait encore comment elle avait pu garder son secret aussi longtemps.

Mais la journée n’était pas finie, et les commères devaient passer par bien d’autres surprises. À peine midi sonnait-il au clocher du village, qu’on vit le facteur s’arrêter de porte en porte, et déposer à toutes les maisons de la localité, des cartes d’invitation pour un parti de tire chez... personne ne le croyait, plusieurs allèrent acheter des lunettes, d’autres en empruntèrent... chez Colette!!!

Évidemment, la fin du monde était proche. Colette faire des invitations et générales encore! mais où mettrait-elle tout ce monde? comment pourrait-elle le recevoir décemment? elle n’avait pour tout abri qu’une vieille masure à peine soutenue par des poutres vermoulues; elle l’habitait, seule avec son frère, un bossu, qu’on évitait parce qu’il avait la réputation de jeter des maléfices; et puis, quel mobilier primitif garnissait leur intérieur: une table, des chaises, un poêle et quelques bottes de foin!

On avait donc grande hâte de voir le soir arriver, afin d’avoir la clef de toutes ces énigmes.

Il vint enfin, avec des flocons de mousses blanches qui voltigeaient dans les airs comme ces touffes de blanc duvet que la brise promène sous la feuillée, aux premiers effluves du printemps, et ce fut en foule qu’on se rendit chez Colette. Là, nouvelle surprise. Les invités furent un bon quart d’heure sans se reconnaître. Si la chaumière de Colette était restée la même à l’extérieur, l’intérieur avait subi une transformation grandiose..., féerique. Les poutres vermoulues avaient disparu sous des lambris dorés; des colonnes de marbre, enguirlandées des roses les plus fraîches et les plus odoriférantes, soutenaient une voûte teinte d’azur et étoilée de marguerites et de boutons d’or; des massifs de fleurs rares et de ramilles de sapins, disséminés ça et là, dans ce nouveau parterre, digne pendant du jardin d’Armide, remplissaient l’enceinte des parfums les plus suaves et les plus aromatiques.

Ce qui surprit encore davantage les invités, ce fut Colette elle-même: rajeunie, embellie, gracieuse comme une sylphide, blanche comme un lys, elle qui était si noire auparavant!

Il n’y avait plus moyen d’en douter, l’amant de Colette devait être un grand prince, un prince riche et puissant, mais on ne le voyait nulle part! où était-il donc? se cachait-il derrière ces riches tentures aux plis enchanteurs qui masquaient les fenêtres et les portes; se conservait-il pour la fin de la soirée, afin de créer une sensation?

Tout semblait l’indiquer. En attendant, les commentaires allaient leur train. Les jeunes filles étaient émerveillées de la grâce de Colette, et auraient donné tout ce qu’elles possédaient pour être belles comme elle, une minute, seulement une seconde. Quant aux anciens, ils hochaient la tête, en se disant que tout ce qu’ils voyaient n’était pas naturel, qu’il devait y avoir du sortilège quelque part, et que cela pourrait bien finir par tourner mal. Un fait surtout semblait leur donner raison, c’était l’isolement de Colette. Les jeunes galants du village auraient été au comble de leurs désirs, s’ils avaient pu seulement s’approcher de Colette, et la prier, d’avance, de danser avec eux, vers la fin de la fête, malheureusement, Colette restait inabordable, et, après bien des efforts réitérés et des tentatives toujours infructueuses, les plus braves durent céder devant le cercle infranchissable qui semblait maintenir la reine de la soirée, hors de toute atteinte. Et pourtant, elle ne les fuyait point, elle les invitait à s’approcher, leur adressait ses plus charmants sourires, elle se permettait même des minauderies, et soulignait son gracieux babil de moues les plus séduisantes.

Lorsque le sirop, dont on entendait crépiter les bulles odoriférantes dans un immense vase doré, fut suffisamment cuit, et qu’on voulut l’étirer, les invités furent témoins d’un nouveau phénomène; de couleur d’or qu’elle était, la tire prit les teintes les plus variées, personne n’en avait de la même couleur: ici elle était rose, orange, blanche, là, violette, azurée, pourprée, et on aurait dit du nectar, tant elle était délicieuse au goût. Aussi, fut-elle regardée comme la meilleure qui ait jamais été faite dans le village. On s’imagine si les invités lui firent honneur en la croquant sommairement; ils ne pouvaient s’en rassasier, tant elle était excellente, et ils en auraient bien mangé jusqu’au matin, si un orchestre invisible, qui attaquait un quadrille à faire danser les pierres, n’était venu leur rappeler qu’il fallait faire trève à la gourmandise. Aussitôt, tout le monde fut sur pied, personne ne pouvait résister au charme, à l’entraînement de ces accords si fantasques et si guillerets: tous se mirent à danser avec un entrain, une légèreté dont ils se croyaient incapables.

Contre l’attente générale, on vit encore Colette danser seule; le cercle se maintenait autour d’elle, et aucun danseur ne parvenait à l’approcher.

Soudain, on entendit sonner minuit.

Colette pâlit.

Au dernier coup de cadran, un grand tumulte se fit dans la salle. Les massifs se mirent en mouvement, et joignirent la danse; les marguerites et les boutons d’or de la voûte qui semblait maintenant embrasée tombèrent comme une pluie de feu; les lumières, jusque-là si étincelantes et si blanches, prirent les teintes d’un brasier; il en fut de même de tout ce qu’il y avait dans la salle: fleurs, colonnes, massifs, tentures, tout semblait flamboyer.

On dansait, dansait toujours, de plus en plus vite, et, malgré la frayeur des invités qui auraient voulu se voir à cent lieues, personne ne put quitter le tourbillon rapide qui entraînait les couples malgré eux, et il fallut danser et danser encore, sans qu’on pût prévoir comment tout cela finirait. Puis on vit les massifs se réunir et entourer Colette, lui former un berceau de feuillages et de rameaux pourpres, sous lequel s’élevèrent bientôt deux trônes : un personnage tout de rouge habillé, les yeux flamboyants, doté de deux cornes et d’une queue velue, occupait l’un, l’autre était sans doute destiné à Colette.

À cette vue, les invités se signèrent, et aussitôt, une vigoureuse poussée les envoya rouler pêle-mêle dans la neige, et l’on entendit une voix caverneuse proférer ces mots épouvantables :

– Colette, sois mon épouse, et viens régner avec moi au royaume de l’enfer. Tu as dis ce matin: «Plutôt épouser le diable que de coiffer Sainte-Catherine!» Ton voeu est exaucé. Damnés, en avant la noce!

On entendit alors un bruit formidable de chaînes et d’enclumes, un gémissement lugubre glaça d’épouvante les derniers invités qui fuyaient au loin, la masure s’écroula, et une flamme bleuâtre erra sur les décombres.

Le lendemain, la masure de Colette avait disparu. À sa place s’élevaient un monceau de cendres fumantes et une poutre calcinée: derniers vestiges du terrible drame de la veille.

Aucun spectateur du tragique événement ne l’oublia, et c’est encore en tremblant, que longtemps après, ils rappelaient à leurs jeunes filles qui voyaient la coiffe de Sainte-Catherine d’un mauvais œil, la terrible punition de l’imprudente Colette.


* * *


Tous les ans, à la Sainte-Catherine, sur l’heure de minuit, on voit une forme blanche errer dans les ruines maudites, et tracer en lettres de feu, sur la poutre calcinée, cette funeste parole: «Plutôt épouser le diable que de coiffer Sainte-Catherine!»

Et l’on dit, dans le village, que c’est Colette qui vient renouveler à son seigneur et mari, le diable, l’hommage qu’elle lui a juré dans un jour néfaste.



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