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Marjolaine (Justa Leclerc)

Justa Leclerc (1874-1942) a été journaliste et auteure. Elle a été rédactrice de la page féminine de La Patrie, a collaboré à La Presse, à la Vie Canadienne et à La Revue Moderne. Sous le pseudonyme de Marjolaine, elle a publié plusieurs recueils de contes, dont Contes pour enfants canadiens, En veillant, Au coin du feu, Contes pour les petits de chez nous et même un roman pour enfants.
"Dans ses écrits, Marjolaine n'a qu'un but: faire du bien à ses jeunes lecteurs en leur apprenant à aimer la vie, à la vivre pleinement et utilement, et à développer en eux l'amour du beau, du bien et de la vérité." -- Claude Bélanger, Marianopolis College.
Elle a aussi publié un recueil de chroniques, Gerbes d'automne (Beauchemin, 1929), dont est tiré le conte suivant:


La légende de la source

La première, Suzanne se pencha sur la source limpide qui refléta sa joliesse de blonde.

– La belle source!

– Tu connais sa légende, Zanne! demanda Jeanne dont maintenant le sourire se mirait près du sien dans l’eau cristalline.

– Une légende d’autrefois qui ne se raconte presque plus hélas! dit Monique penchée à son tour au-dessus de l’onde souriant au groupe gracieux.



– Cependant, elle est toujours jolie, fit Jeanne.

– Oh! raconte-la moi, demanda Suzanne.

– C’était il y a bien longtemps, commença la jeune fille, puisque notre village ne se composait alors que d’une humble chapelle de bois au bord du lac, d’un moulin et de quelques maisonnettes aux toits de chaume. Tous les jours les fermiers des environs apportaient leur grain au moulin et, pour quelques heures, mettaient de l’animation dans ce coin paisible.

Le moulin était prospère. Dès le matin son tic-tac résonnait joyeusement et ne cessait que lorsque le crépuscule noyait le paysage sur lequel la silhouette blanche du moulin retenait une dernière clarté. Alors seulement, le meunier se reposait; à sa porte sur le banc de pierre, durant la belle saison, l’hiver, en fumant sa pipe au coin du feu.

Le brave homme n’avait pour tout amour au monde, qu’une fille pour l’avenir de laquelle il faisait des rêves fous. Ce vaillant travailleur vivant heureux à l’ombre de son moulin, n’avait d’autre ambition que le bonheur de son enfant. Tout se résumait pour lui dans le rayonnement de cette belle jeunesse. Pour elle seule il désirait devenir riche, et comme on ne chômait jamais au moulin, les écus s’empilaient rapidement.

Quand entre eux il était question d’avenir, après avoir bercé l’espoir de ses beaux projets, le meunier finissait toujours par dire: « Si ton choix est bon, petite, il sera le mien? » Et Rose qui aimait déjà, se demandait: «M’aime-t-il?»... Elle le demandait aux oiseaux, aux fleurs, à la brise du soir, et, souvent, elle venait jusqu’ici confier à la petite source chantante, le secret de son amour.

Un dimanche, alors qu’avec les cloches la nature chantait l’alleluia et que, charmeur, avril enveloppait de beauté la terre frémissante, en revenant de l’église, Rose arrêta à la source.

Un cri de surprise échappa à la jeune fille penchée sur son bord comme pour lui dire de plus près un plus tendre bonjour. Entre les rayons qui tremblaient dans l’eau bleue, tout près de la sienne, une autre image se dessinait nettement. «Luc! Oh! Luc!» murmura Rose.

Mais déjà, tout était disparu. Comme soudainement tarie, la source n’offrait plus qu’une surface fleurie de ravissantes corolles blanches imprégnées des plus doux parfums printaniers. Et c’était pour elle que Luc les cueillait à pleines mains... c’était à elle que sa voix chaude disait: «Je vous les donne avec mon coeur, les acceptez-vous, Rose?»

Ce fut pendant cette minute d’enchantement que Rose reçut l’aveu d’amour de celui qu’elle aimait.

Depuis lors, tous les ans le jour de Pâques, pendant une minute la source cesse de couler pour se couvrir de belles fleurs blanches. Et la légende dit que celles qui ont la bonne fortune de pouvoir en cueillir sont assurées de se marier dans l’année.

Oh! dit Suzanne songeuse, pour toutes celles dont le coeur s’ouvre délicieusement à l’amour, Rose a laissé ici un peu de son bonheur, et je comprends maintenant pourquoi la source est si belle.


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