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Le cabaret du Chat noir - Marie Kryzinska

Le cabaret le Chat noir, haut lieu de la vie parisienne au 19ème siècle, a été fondé par Rodolphe Salis en 1881; point de rencontre du Tout-Paris et de la bohème, il réunissait des artistes, des écrivains, des peintres, dont Alphonse Allais, George Auriol, Aristide Bruant, Charles Cros, Albert Samain, Jean Richepin et Maurice Mac Nab. Ce fut un lieu remarquable d’innovation et d’improvisation. Le cabaret ferma ses portes en 1897.

Image ci-contre: Le Chat noir en 1906.

Rodolphe Salis, l’âme du cabaret, publiera aussi une revue qui parut pendant plus de dix ans (1882-1895). En 1912, un recueil de textes parus dans la revue est publié à la Librairie Ollendorf. Cette nouvelle de Marie Kryzinska est tiré de ce recueil.


Un scandale

I

Miss Thompson, une des meilleures ouvrières piqueuses de la maison Flipp anc C°, à New-York, passait son dimanche à sa façon habituelle.

Levée à sept heures pour le premier déjeuner, elle était remontée à sa chambre dont elle boucla la porte à double tour.

Puis, après avoir retiré de la commode au linge une forte bouteille de Rye Wiskey, miss Thompson se mit à la vider lentement, mais sûrement, affalée dans un rocking-chair.

Le petit verre passait avec une régularité automatique du ton insipide de cristal sans rien dedans au ton réjouissant d’or roux emprunté à l’eau-de-vie anglaise, qui est de la force de plusieurs chevaux, comme on sait.

Quant au visage jeune et pas mal en point de miss Thompson, il gardait une sérénité inaltérée; seul un carmin délicat – qui ressemblait comme deux gouttes d’eau au carmin de la pudeur – se levait, telle une aurore sous l’influence réchauffante (je te crois) de la liqueur enchanteresse.

* * *

Sur le mur, miss Thompson voyait, avec une exaltation croissante, des chromos encadrés représentant des scènes de la Bible: Agar au désert, Madeleine aux pieds du Christ, avec des cheveux si longs qu’on eût dit une réclame pour quelque pommade capillaire. À côté, l’État-major de Washington; le grand homme américain caracolant près de La Fayette, comme dans un cirque. Les montures – étonnamment ressemblantes à des chevaux en bois – pilaient de leurs sabots pacifiques le sucre sale qui figurait la neige, où les sapins de premier plan étaient si petits, – par respect pour les illustres cavaliers, – qu’on aurait plutôt dit une garniture de salade ayant la folie des grandeurs.

Mais l’oeil de miss Thompson, de plus en plus noyé d’extase, revenait aux chromos bibliques; et sa poitrine se soulevait, émue d’un troupe sacré, tandis que sa main, devenue tremblante, feuilletait le cahier de cantiques sur la table.

Elle soupira encore, les yeux attachés sur la barbe bien peignée du Sauveur. « Ah! Dear! Dear! » puis se leva, sans trop de peine, et alla s’asseoir devant l’harmonium qui, bientôt, se répandit sous ses mains en suaves mélodies religieuses.

* * *

À l’étage au-dessous, mister Lowendal et mistress Brown, qui commençaient à s’assoupir aux bras l’un de l’autre, – cela ne vaut rien de se recoucher tout de suite après déjeuner, – se réveillèrent délicieusement.

– Is n’t it nice! is n’t it nice! (N’est-ce pas beau! N’est-ce pas beau!) murmurait dans le cou de son amant la femme du policeman Brown, – lequel était, ce dimanche, de service au quartier lointain de Brooklyn.

Les cantiques, lentement pleurés par l’harmonium, faisaient rêver le couple amoureux d’une ascension au Paradis; – une ascension confortable, sans se presser d’arriver, soutenus par de petits anges nègres, de préférence, car cette race ne craint pas les lourdes besognes, et mistress Brown commençait à peser ses quatre-vingts.

Ce qui ne l’empêchait pas d’être une exquise et très gaillarde maîtresse pour mister Lowendal; – seul, son mari la trouvait d’une vertu un peu glacialement austère.

Cette musique pénétrante adoucit même si bien les moeurs du couple enlacé, que de nouveaux baisers, muets mais bien informés, les firent défaillir dans une étreinte décisive.

* * *

L’harmonium, là-haut, s’était tu.

Sans doute miss Thompson s’abandonnait à une silencieuse et édifiante extase, peut-être s’était-elle simplement endormie de ce sommeil du juste qui ressemble d’une façon frappante au sommeil de l’ivrogne.

Les paupières des deux amants battaient à nouveau de lassitude tendre, lorsque de la chambre d’en face les sons d’un piano leur parvinrent.

Cette fois, ils furent redressés d’un mouvement brusque et assis raides l’un près de l’autre, les yeux agrandis d’étonnement effrayé.

– Is it possible! (Est-ce possible!) déclamèrent-ils en duo, les mains jointes, comme pour conjurer par une prière la colère divine et détourner la foudre prête à tomber sur la maison où se perpétrait un tel sacrilège.

C’était dans l’appartement du ménage français arrivé de la veille qu’on entendait ces sons criminels.

Une valse d’Hervé!

Une valse!!!

De la musique profane un dimanche!!!

– Ah! on n’a pas tort de dire que le continent est perdu d’impiété et de vice, – prédica mistress Brown.

– La fin du vieux monde est proche, ajouta avec conviction mister Lowendal.

Sur ce, ils s’endormirent, car ils étaient très fatigués.

II

À deux heures précises, tous les locataires étaient réunis dans le dining-room autour de la table pour le lunch.

Une jolie fille de dix-huit ans, blonde et rose délicatement comme une vierge rêvée par un préraphaélite, servait les déjeuneurs.

Le repas s’expédiait avec une rapidité vertigineuse, comme entre deux trains et dans un silence interrompu, seulement, par quelques don’t (ne le faites pas) agacés de la servante lorsqu’un pensionnaire lui pinçait la cuisse sans rire le moins du monde.

Les tasses de thé emplissaient l’air d’une fine buée odorante et quelques propos s’échangeaient.

– Mister Brown n’est pas là, aujourd’hui? demandait par-dessus la table mister Lowendal à sa maîtresse.

– No, sir, il est de service, répondait l’épouse de l’heureux policeman.

– Vous nous avez fait de bien belle musique, miss Thompson.

Une taciturne mais intense réprobation enveloppait le couple français, – un peintre avec sa femme, – à cause de cette autre musique qui était une émanation de l’enfer.

Un gentleman démesurément long, sec et blême, qui, debout, avait l’air d’un pendu, – contait l’arrestation d’un restaurateur qui servait de la bière et du vin le dimanche.

Le gentleman français, qui écoutait les conversations avec ce recueillement dont on fait preuve lorsqu’on ne comprend pas une traîtresse syllabe d’une langue, dut sans doute saisir un mot au passage qui lui donna une idée; car, après avoir demandé la clef de leur chambre à sa femme, il disparut puis revint avec une bouteille de vieux cognac (imported).

Le but ne pouvait être douteux. C’était évidemment pour en boire après son café et en offrir peut-être à sa femme!

Et devant tout le monde!!

Un dimanche!!!

Ceci rendit à peu près stupides d’indignation les pensionnaires qui désertaient maintenant le dining-room en soupirant, accablés:

– N’est-ce pas une abomination!!

– Oh! shocking!

* * *

Et miss Thompson, en remontant prestement à sa chambre pour s’y re-enfermer, jeta à mistress Brown qui rentrait aussi:

– C’est pourtant si facile d’être correct.


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