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Les contes de l'Oiseau bleu (2)

Dans la série des contes tirés du magazine L'Oiseau bleu, voici un petit conte d'une certaine Miette, dont je n'ai pas pu découvrir qui se cachait sous ce pseudonyme. J'ai corrigé quelque peu le texte, qui était bourré de fautes.

Les trois montagnes d’or

Il y avait une fois un petit prince appelé Salus qui passait ses jours dans le jardin à jouer aux échecs; mais prisonnier sur l’ordre de son oncle le roi Zaphir, il s’ennuyait seul, ne trouvant jamais personne qui pût lui servir de partenaire. Un jour, comme il jetait en baillant un coup d’œil vers la grille, il aperçut un drôle de petit bonhomme entièrement habillé de rouge.
– Veux-tu que j’aille jouer avec toi? fit l’inconnu.

– La grille est fermée, dit Salus.

– Qu’à cela ne tienne! s’exclama l’étrange personnage, et d’un bond il sauta par-dessus la haute palissandre et se trouva dans le jardin.

On s’installa devant la table de jeu, et le bonhomme rouge sortant une bourse gonflée d’or de son gousset, dit au prince:

– Voici l’enjeu! Si tu gagnes, tu la garderas, mais si tu perds, tu devras exécuter ce que je te dirai de faire. Est-ce compris?

– Entendu, fit le prince.

Et l’on se mit à jouer avec ardeur. Salus gagna et, rempli d’enthousiasme, il remit la bourse sur la table en disant: Recommençons?

Sur un signe d’assentiment, l’on se remit à jouer, mais cette fois, Salus perdit, et son partenaire repoussant la bourse avec dédain:

– Garde cet or, fit-il, je ne saurais qu’en faire! Seulement je t’attendrai chez moi aux trois montagnes d’or, et je te dirai ce que tu devras faire.

Et il disparut.

Dès le lendemain, Salus chercha le moyen de s’esquiver hors du château. Profitant de ce que les gardes s’amusaient ensemble, il se faufila dans la porte de service et là, prit sa course à travers les champs. Il marcha toute la journée, traversant les campagnes et les villages mais personne ne pouvait lui dire où se trouvaient les trois montagnes d’or. Fatigué, il s’endormit à la lisière d’un bois et quand il se réveilla le lendemain, un soleil magnifique éclairait toute la forêt. Salus but un peu d’eau à la source et après avoir mangé des feuilles de thé et des noisettes encore vertes, se décida à suivre la petite route qui s’allongeait entre les sapins. Après quelques heures de marche, il aperçut une petite hutte dont la porte était si basse qu’il ne pouvait la franchir qu’en rampant. Il frappa avec force, et il fut fort surpris de voir apparaître un nain dont la barbe blanche allait aux genoux.

– Que me veux-tu? demanda celui-ci avec bonté.

– Je désirerais savoir où se trouvent les trois montagnes d’or.

– Ah! je l’ignore! mais attends, je vais demander à mes poissons.

Alors il ouvrit une plaquette dans le mur. Et Salus entrevit dans un bocal d’une grosseur phénoménale une nuée de poissons de toutes les grosseurs.

– Savez-vous où sont les trois montagnes d’or? demanda le vieillard.

– Non, mon maître! Non, mon maître! dirent à tour de rôle les carpes et les truites et les brochets.

– Pas un ne le sait, dit-il à Salus, mais ne te décourage pas, marche un peu encore, puis couche-toi comme cette nuit, et demain à la première heure, lève-toi et suis la route de mon frère. C’est le maître des oiseaux, ils le savent peut-être.

Après avoir accepté des biscuits et quelques figues, Salus repartit bien découragé. Il marcha jusqu’au coucher du soleil, puis il s’endormit sur la mousse.

Le lendemain, il se réveilla avec l’aurore et se mit en route immédiatement. Tout à coup, il entendit des croassements terribles, et vit un aigle noir qui fondait sur un chevreau et l’emportait dans les airs. En même temps il aperçut la petite cabane et s’empressa d’y frapper. Un vieillard, qui ressemblait au premier d’une manière frappante, vint lui ouvrir.

– Que me veux-tu? dit-il à Salus.

– C’est votre frère, maître des poissons, qui m’envoie vous demander si vous pourriez me dire où se trouvent les trois montagnes d’or.

– Bien personnellement, je l’ignore, mais je vais le demander à mes oiseaux.

Il ouvrit une immense volière et interrogea tour à tour ses sujets au plumage sombre ou argenté. Tous l’ignoraient, quand soudain l’aigle que le prince avait aperçu quelques minutes auparavant, arriva en battant ses ailes d’une façon inquiétante.

– Je t’ai déjà dit, Kapou, que je te punirais si tu arrivais encore en retard, dit le maître d’un ton sévère.

– Ne vous fâchez pas, répondit l’aigle suppliant; je viens de voir quelque chose de si éclatant que mes yeux en sont encore éblouis! Trois montagnes toutes en or, que c’est beau!

– Tiens! c’est justement ce que l’on cherche! Pourrais-tu aller conduire ce jeune homme?

– Oui, fit l’oiseau de grande envergure, mais à condition qu’il me donne à manger aussi souvent que je lui en demanderez, sinon je l’abandonnerai sur la route!

Alors le bon vieillard aida le jeune homme à charger un panier de victuailles de toutes sortes et après avoir pris l’oiseau en croupe, ils partirent dans les airs. Ce qu’ils traversèrent de villages, de villes, de rivières et de forêts, le prince ne le sut jamais! Effrayé, il se cramponnait à l’oiseau dont le vol vertigineux dévorait l’espace, et s’empressait de lui tendre de la nourriture chaque fois que le cri guttural «Ka» sortait du bec pointu de l’oiseau.

– Arrivons-nous? demanda Salus, qui voyait avec terreur les provisions s’épuiser.

«Ka!» répondit le vautour, et il fallait donner toujours! L’on arrivait au-dessus d’une mer bleue, sans fin, lorsque le prince s’aperçut qu’il ne lui restait rien. «Ka!» cria l’oiseau impitoyable.

– Je n’ai plus rien, gémit le prince, ne pourrais-tu attendre!

«Ka! Ka!» tonna l’aigle, et il desserra ses serres comme pour abandonner sa victime dans l’abîme. Alors Salus prit son sabre, trancha sa cuisse et la tendit sanglante à l’oiseau qui se lança dans l’espace avec une ardeur nouvelle. Malgré ses souffrances, Salus reprit espérance. Gavé de sa chair, le cruel aurait peut-être le temps de se rendre avant de sentir la faim. Soudain un éclair traversa les yeux du prince et il vit au loin briller un soleil énorme qui embrasait tout l’horizon. «Ka!» cria de nouveau l’affamé.

– Je n’ai plus rien, fais de moi ce que tu voudras, fit le pauvre prince découragé.

Courroucé, Kapou lâcha le jeune homme qui tomba inanimé dans les longues herbes qui bordaient la grève. Quand il ouvrit les yeux, il était dans une chambre magnifique aux tentures de velours cramoisi, et une jeune fille à la physionomie douce et jolie, veillait dans une causeuse. Comme il se dressait sur son séant, il aperçut dans la porte le bonhomme rouge du jardin qui lui dit d’un ton de seigneur bienfaisant:

– Enfin vous voici, prince! J’en suis content. Je vous ai trouvé blessé sur la grève, il faut croire que le voyage a été dur! Reposez-vous cette nuit, Liane vous soignera. Demain, vous saurez ce que vous devrez faire.

Salus sourit à la jeune fille, puis se rendormit.

Le lendemain, comme il se trouvait complètement remis, le bonhomme rouge lui dit:

– Vous voyez cette forêt? Eh bien, j’ai décidé de l’abattre. Et vous devez convertir en planches tous les arbres et les corder dans le hangar que voici.

En partant, il avait sorti de sa poche un couteau tout ébréché, et il le lui remit.

– Mais c’est une chose impossible! Vous voulez rire, s’exclama Salus.

– Allez! fit le bonhomme rouge d’un ton si impératif que le prince sortit.

Il alla s’asseoir au bord de la forêt et là, il éclata en sanglots. Comme il regrettait le château de ses pères, où, bien que prisonnier, il pouvait vivre, jouer et dormir à sa guise, sans inquiétude ou terreur.

Un bruit de feuilles froissées le fit se retourner, et il vit la petite Liane près de lui.

– Lève-toi, dit-elle, donne-moi le couteau que t’a donné mon père.

Et l’ayant pris, elle fit le geste d’abattre les arbres, de les scier puis de les étendre. Aussitôt la forêt s’écroula, se transforma et Salus vit avec stupéfaction des piles de planches se dresser dans la remise du bonhomme rouge.

– Maintenant, fit Liane, reprenez ce couteau, et ne parlez de rien. Si papa vous demande: Comment avez-vous pu faire? vous direz: Qu’importe! c’est fait!

Il lui baisa la main avec une grande reconnaissance, et quand il leva les yeux, elle avait disparu.

Au souper, le bonhomme rouge visita les alentours, et regardant Salus dans les yeux, il dit:

– Je vous félicite, mon ami, mais dites-moi comment vous vous êtes pris?

– Qu’importe! dit le prince froidement, puisque c’est fait.

Le lendemain, il présenta une cruche au jeune homme en disant:

– Traversez le fleuve à la nage et rapportez-moi de l’eau de Jouvence, qui se trouve à vingt lieues de là.

Sans rien dire, Salus prit la cruche et alla se jeter sur la grève. Qu’allait-il faire, grands dieux! Jamais il n’avait su nager, et ce trajet de vingt lieues aller et retour! Cet homme était vraiment un sorcier, et bien mauvais pour exiger de lui des choses aussi impossibles!

– Vous pleurez encore? fit une voix douce. (C’était Liane, la petite fée.) Je vais me changer en pont, reprit-elle, je vous prêterai mes ailes, et dès que vous aurez l’eau de Jouvence, vous ramasserez tous les petits os que vous trouverez sur le pont en revenant, car s’il me manquait un membre, mon père s’en apercevrait, et il vous arriverait malheur.

Aussitôt dit, aussitôt fait. À peine Liane avait-elle disparu, qu’un joli pont se balançait sur le fleuve, le traversant en toute sa longueur. Avec une vitesse d’oiseau, Salus franchit l’espace, et réapparut bientôt avec l’eau de Jouvence. Il ramassa soigneusement tous les os minuscules qu’il rencontra, et quand il fut sur la grève, la jeune fille lui apparut jolie et blanche comme avant.

– Tu as oublié mon petit doigt, Salus, dit-elle avec angoisse, il est trop tard pour vous reprendre... mon père va bientôt venir. Ne parle de rien.

Quand le prince remit au bonhomme rouge la cruche remplie de l’eau demandée, celui-ci fronça les sourcils.

– Je ne vous savais pas si adroit, fit-il. Qu’as-tu, fillette? ajouta-t-il en voyant le doigt de l’enfant enveloppé d’un linge blanc.

– C’est rien, fit celle-ci, je me suis coupée en tranchant le pain.

– Montre!

Effrayée, elle développa sa main et à la vue du petit doigt amputé il devint blanc de colère.

– C’est bien! On verra demain.

Salus, inquiet, se coucha l’âme triste. Qu’arriverait-il à la chère fée si secourable. Il préférait la mort à la douleur de voir souffrir son amie. Il passa la nuit à supplier le ciel de lui épargner ce supplice. Quand il se leva, il fut bien surpris de voir près de la porte, sur le tapis de la chambre, un papier blanc roulé. Liane lui écrivait:

«Papa bien fâché vous fera passer par une dernière épreuve. Il vous fera choisir trois dindes. La première fois, prenez la blanche, la seconde fois la grise et la troisième fois la noire.»

Il se rendit à la salle à déjeuner où la famille était attablée en grand silence.

– Salus, fit le sorcier, tu me suivras après le déjeuner, j’ai autre chose à te faire faire.

Quand le prince le rejoignit, il était entouré de trois dindes magnifiques qui faisaient la roue devant lui.

– Laquelle préfères-tu? demanda-t-il à Salus.

– La blanche, répondit celui-ci.

– Bien!... Et maintenant? reprit-il après avoir fait tourner les volatiles.

– La grise, dit Salus.

– Très bien, fit l’autre sur ton terrible, et là?

– La noire!

Aussitôt une poussière s’éleva aveuglant le prince qui se sentit violemment entraîné en bas de trois montagnes d’or vers le fleuve. Il faisait des efforts terribles pour se dégager, croyant toujours avoir affaire au bonhomme rouge, mais il reconnut la voix de Liane qui disait:

– Mais viens donc au fleuve! Le pouvoir de mon père ne peut rien hors des trois montagnes.

Et se lançant bravement dans la nappe transparente, ils gagnèrent l’autre rive, vers les régions humaines où ils se marièrent et vécurent heureux, entourés de beaux petits enfants.



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