Les contes de l'Oiseau bleu (3)
Par Jean-Yves Dupuis, mercredi 27 décembre 2006 à 01:26 :: Les contes :: #535 :: rss

On trouvait dans la revue L'Oiseau bleu, créée par la Société Saint-Jean Baptiste en 1921 et qui a cessé de paraître en 1940, des contes, des fables, des poèmes, des feuilletons, des biographies de saints, etc. La revue était diffusée dans les écoles et, selon ses fondateurs, elle s'adressait aux enfants canadiens de 3 à 18 ans.
Marie-Josée Tolszczuk, dans Pourquoi étudier la littérature jeunesse, a écrit:
"Parmi les publications qui caractérisent cette période [première moitié du vingtième siècle], mentionnons celles de Marie-Claire Daveluy avec sa série mettant en vedette Perrine et Charlot ainsi que la publication L’Oiseau bleu créée et diffusée par la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Celles-ci s’adressent à la jeunesse de tous âges avec un souci évident de s’assurer de transmettre les valeurs de base aux jeunes et de leur éviter d’être exposés aux idées nouvelles."
Voici, tiré de cette publication, encore de celle qui signait Miette, un conte de Noël: Noël imprévu.
C’était un soir de décembre et l’air était si pur que monsieur et madame Saint-Jean décidèrent de passer la veillée au dehors. Pierre et Lisette, les deux aînés, gardèrent la maison et le petit frère endormi.
Pierre, élève des éléments latins, s’installa commodément dans le grand fauteuil, les deux pieds sur la table, avec l’importance d’un futur député. Et Lisette se mit à feuilleter les pages d’un catalogue.
– Sais-tu pourquoi papa et maman sont sortis, Pierre?
– Tiens! Pour prendre le frais!
– T’es pas malin! Tu sais bien que Noël approche! Ils sont allés acheter nos étrennes!
– En effet, j’avais oublié, fit Pierre, feignant l’indifférence. Des étrennes, c’est bon pour les petites filles comme toi! Je suppose que tu vas suspendre ton bas pour avoir une poupée et une canne en sucre d’orge!
– Vilain farceur, va! À cause que tu es séminariste, tu cherches à te donner de l’importance, mais moi, tu sais, je ne m’emballe pas! J’en sais long sur ta petitesse.
– Ah! mais voyez-vous ce beau coquelicot? S’il est monté! Ne te fâche pas, sœurette, je pense bien que papa va m’acheter une bicyclette. Il sait que j’en désire une et, à treize ans, ce n’est pas trop tôt.
– Moi, fit la fillette, je voudrais avoir une belle trousse de manucure comme celle de cousine Alice, ou bien un album de photos, un beau en ivoire avec des fleurs d’argent: j’y mettrai toutes les jolies photographies que nous avons prises cet été.
– Papa se plaint un peu de ses affaires, reprit Pierre. Peut-être ne pourra-t-il donner grand-chose, ça m’embêterait bien! J’ai parlé à mes amis de la bicyclette.
– Tu as eu tort de te vanter à tes camarades, fit la petite sœur, ils riront de toi ensuite; mais moi, je sais bien que maman va me donner un beau cadeau. Je suis sa grande fille.
– Laissons faire, dit Pierre, philosophe, ça sert à rien de se faire du tintouin d’avance.
*
Trois semaines après, Pierre et Lisette, emmitouflés dans leurs cravates de laine, les yeux poudrés de neige, reviennent de la messe de minuit, ayant encore dans les oreilles les vibrations harmonieuses des cantiques de Noël. Glo-ôôôo, oooo ria! Dans la cheminée brillent la clarinette, le fusil à bouchon et le tambour pomponné de soie rouge du benjamin Marcel, qui sommeille là-haut, souriant, la tête enfouie dans ses boucles blondes.
Vivement, les deux enfants regardent sur la table et aperçoivent deux petits paquets ficelés.
– Oh! fit Lisette, ma trousse de manucure, gageons!
Elle ouvre vivement la boîte: Un dé, des aiguilles, un galon, des ciseaux! Et tout près une chaînette d’or où est attachée une médaille de la sainte Vierge.
Déçue, elle fait une grosse moue, juste comme ses parents entrouvraient la porte.
– Bon Noël, ma Lisette, dit le père.
La fillette, confuse d’avoir montré sa déception, leur jeta les bras autour du cou. Bon Noël, papa! Bon Noël, maman.
Madame Saint-Jean sourit à son mari en lui désignant leur fils qui sortait de l’étui une jolie plume-réservoir. La figure longue, l’enfant semblait dire: «C’est ça! ma bicyclette!»
– Je crois bien, mes chers petits, que nous avons mal choisi vos cadeaux! Une bicyclette était bien dispendieuse, mon Pierre, par ce temps de malchance, et comme tu es arrivé l’avant-dernier en version latine et seizième en langue française, j’ai pensé qu’une jolie plume te stimulerait au travail, l’ayant toujours sous les yeux. L’an prochain les affaires seront meilleures, je l’espère, et si mon garçon me fait honneur, je lui ferai plaisir, tu peux le croire.
– Et toi, Lisette, dit la maman en l’approchant tendrement sur son épaule, tu es si jeunette, si folâtre! Tu ne penses qu’à jouer et tout travail te fatigue et te rend maussade. Alors, j’ai choisi ce dé d’argent, si joli dans ton doigt que tu auras souvent le désir de coudre... et quel plaisir de tailler l’étoffe avec ces ciseaux d’ivoire. Regarde comme ils sont jolis! Et dans deux ou trois ans, tu seras déjà capable de te confectionner de jolies petites robes qui seront d’autant plus belles qu’elles coûteront moins cher! Puis cette médaille, c’est pour que la sainte Vierge te fasse penser qu’il faut la prier avec amour, et non t’étendre, t’allonger mollement comme une vieille femme en défaillance!
Lisette rougit et embrassa sa mère.
– Maintenant, mes petits, réveillons! C’est Noël! dit le père, et leur passant un bras à la taille, il les plaça lui-même devant des pyramides de crèmes et de fruits. L’éclat de la nappe blanche, ornée de feuilles de gui et de tous les cristaux commençait à les consoler de leur déception, lorsqu’un coup timide frappé à la vitre les fit tressaillir. Monsieur Saint-Jean se leva et alla ouvrir la fenêtre.
– Qui est là? dit-il.
– Un pauvre, mon bon monsieur, fit une voix aigrelette.
– Entre, mon enfant, dit le généreux homme, et allant vivement au devant de l’inconnu, il fut fort surpris de reconnaître le petit vendeur de journaux du coin, disparu depuis quelques jours. Il était sale, tout déchiré et l’on voyait sa jambe bleuie sous la culotte en guenille. Sans bas, dans des chaussures sans semelles, les yeux comme gelés dans l’orbite, le pauvre petit faisait mal à voir.
– Oh! le pauvre Pitou! s’exclama Lisette, les yeux pleins de larmes.
– D’où viens-tu, mon garçon? demanda monsieur Saint-Jean.
– Le boss m’a battu parce que j’ai acheté une galette de cinq sous hier soir avec l’argent des journaux. J’avais pas mangé depuis le matin et comme c’est toujours de même, je me suis sauvé. Et voilà que personne ne me donne! Il fait trop froid, on ne s’arrête pas! Et je me suis souvenu de votre maison à cause de Madame qui me souriait et me laissait toujours la monnaie en achetant le journal.
– Tu as bien fait, mon garçon. Et lisant dans les yeux de sa femme un grand désir de charité, il ajouta: Va t’habiller!
Quand il revint dans la salle dans un habit trop étroit pour Pierre, bien peigné et bien lavé, ses yeux noirs si expressifs dans sa figure maigre, il avait l’air si bien que spontanément les deux enfants allèrent l’embrasser.
– Oh! que je suis contente de n’avoir pas eu de riches cadeaux, dit Lisette.
– Et moi donc! fit Pierre.
Monsieur Saint-Jean, ému, donna à tous une large bénédiction. Puis, plaçant le petit abandonné à la droite de Pierre, il dit: Je ne suis pas riche, mais tu vas rester ici, je te garde! Seulement, fais en sorte que ton exemple prouve à mes enfants que le vrai bonheur réside dans l’accomplissement du devoir et de la charité.
Pierre, élève des éléments latins, s’installa commodément dans le grand fauteuil, les deux pieds sur la table, avec l’importance d’un futur député. Et Lisette se mit à feuilleter les pages d’un catalogue.
– Sais-tu pourquoi papa et maman sont sortis, Pierre?
– Tiens! Pour prendre le frais!
– T’es pas malin! Tu sais bien que Noël approche! Ils sont allés acheter nos étrennes!
– En effet, j’avais oublié, fit Pierre, feignant l’indifférence. Des étrennes, c’est bon pour les petites filles comme toi! Je suppose que tu vas suspendre ton bas pour avoir une poupée et une canne en sucre d’orge!
– Vilain farceur, va! À cause que tu es séminariste, tu cherches à te donner de l’importance, mais moi, tu sais, je ne m’emballe pas! J’en sais long sur ta petitesse.
– Ah! mais voyez-vous ce beau coquelicot? S’il est monté! Ne te fâche pas, sœurette, je pense bien que papa va m’acheter une bicyclette. Il sait que j’en désire une et, à treize ans, ce n’est pas trop tôt.
– Moi, fit la fillette, je voudrais avoir une belle trousse de manucure comme celle de cousine Alice, ou bien un album de photos, un beau en ivoire avec des fleurs d’argent: j’y mettrai toutes les jolies photographies que nous avons prises cet été.
– Papa se plaint un peu de ses affaires, reprit Pierre. Peut-être ne pourra-t-il donner grand-chose, ça m’embêterait bien! J’ai parlé à mes amis de la bicyclette.
– Tu as eu tort de te vanter à tes camarades, fit la petite sœur, ils riront de toi ensuite; mais moi, je sais bien que maman va me donner un beau cadeau. Je suis sa grande fille.
– Laissons faire, dit Pierre, philosophe, ça sert à rien de se faire du tintouin d’avance.
*
Trois semaines après, Pierre et Lisette, emmitouflés dans leurs cravates de laine, les yeux poudrés de neige, reviennent de la messe de minuit, ayant encore dans les oreilles les vibrations harmonieuses des cantiques de Noël. Glo-ôôôo, oooo ria! Dans la cheminée brillent la clarinette, le fusil à bouchon et le tambour pomponné de soie rouge du benjamin Marcel, qui sommeille là-haut, souriant, la tête enfouie dans ses boucles blondes.
Vivement, les deux enfants regardent sur la table et aperçoivent deux petits paquets ficelés.
– Oh! fit Lisette, ma trousse de manucure, gageons!
Elle ouvre vivement la boîte: Un dé, des aiguilles, un galon, des ciseaux! Et tout près une chaînette d’or où est attachée une médaille de la sainte Vierge.
Déçue, elle fait une grosse moue, juste comme ses parents entrouvraient la porte.
– Bon Noël, ma Lisette, dit le père.
La fillette, confuse d’avoir montré sa déception, leur jeta les bras autour du cou. Bon Noël, papa! Bon Noël, maman.
Madame Saint-Jean sourit à son mari en lui désignant leur fils qui sortait de l’étui une jolie plume-réservoir. La figure longue, l’enfant semblait dire: «C’est ça! ma bicyclette!»
– Je crois bien, mes chers petits, que nous avons mal choisi vos cadeaux! Une bicyclette était bien dispendieuse, mon Pierre, par ce temps de malchance, et comme tu es arrivé l’avant-dernier en version latine et seizième en langue française, j’ai pensé qu’une jolie plume te stimulerait au travail, l’ayant toujours sous les yeux. L’an prochain les affaires seront meilleures, je l’espère, et si mon garçon me fait honneur, je lui ferai plaisir, tu peux le croire.
– Et toi, Lisette, dit la maman en l’approchant tendrement sur son épaule, tu es si jeunette, si folâtre! Tu ne penses qu’à jouer et tout travail te fatigue et te rend maussade. Alors, j’ai choisi ce dé d’argent, si joli dans ton doigt que tu auras souvent le désir de coudre... et quel plaisir de tailler l’étoffe avec ces ciseaux d’ivoire. Regarde comme ils sont jolis! Et dans deux ou trois ans, tu seras déjà capable de te confectionner de jolies petites robes qui seront d’autant plus belles qu’elles coûteront moins cher! Puis cette médaille, c’est pour que la sainte Vierge te fasse penser qu’il faut la prier avec amour, et non t’étendre, t’allonger mollement comme une vieille femme en défaillance!
Lisette rougit et embrassa sa mère.
– Maintenant, mes petits, réveillons! C’est Noël! dit le père, et leur passant un bras à la taille, il les plaça lui-même devant des pyramides de crèmes et de fruits. L’éclat de la nappe blanche, ornée de feuilles de gui et de tous les cristaux commençait à les consoler de leur déception, lorsqu’un coup timide frappé à la vitre les fit tressaillir. Monsieur Saint-Jean se leva et alla ouvrir la fenêtre.
– Qui est là? dit-il.
– Un pauvre, mon bon monsieur, fit une voix aigrelette.
– Entre, mon enfant, dit le généreux homme, et allant vivement au devant de l’inconnu, il fut fort surpris de reconnaître le petit vendeur de journaux du coin, disparu depuis quelques jours. Il était sale, tout déchiré et l’on voyait sa jambe bleuie sous la culotte en guenille. Sans bas, dans des chaussures sans semelles, les yeux comme gelés dans l’orbite, le pauvre petit faisait mal à voir.
– Oh! le pauvre Pitou! s’exclama Lisette, les yeux pleins de larmes.
– D’où viens-tu, mon garçon? demanda monsieur Saint-Jean.
– Le boss m’a battu parce que j’ai acheté une galette de cinq sous hier soir avec l’argent des journaux. J’avais pas mangé depuis le matin et comme c’est toujours de même, je me suis sauvé. Et voilà que personne ne me donne! Il fait trop froid, on ne s’arrête pas! Et je me suis souvenu de votre maison à cause de Madame qui me souriait et me laissait toujours la monnaie en achetant le journal.
– Tu as bien fait, mon garçon. Et lisant dans les yeux de sa femme un grand désir de charité, il ajouta: Va t’habiller!
Quand il revint dans la salle dans un habit trop étroit pour Pierre, bien peigné et bien lavé, ses yeux noirs si expressifs dans sa figure maigre, il avait l’air si bien que spontanément les deux enfants allèrent l’embrasser.
– Oh! que je suis contente de n’avoir pas eu de riches cadeaux, dit Lisette.
– Et moi donc! fit Pierre.
Monsieur Saint-Jean, ému, donna à tous une large bénédiction. Puis, plaçant le petit abandonné à la droite de Pierre, il dit: Je ne suis pas riche, mais tu vas rester ici, je te garde! Seulement, fais en sorte que ton exemple prouve à mes enfants que le vrai bonheur réside dans l’accomplissement du devoir et de la charité.

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