
Le sociologue Bernard Lahire a étudié le quotidien des écrivains dans
La Condition littéraire. L’enquête, menée en 2004 et en 2005, s’appuie sur 503 écrivains, nés ou vivant et travaillant en région Rhône-Alpes, interrogés par le biais d’un questionnaire, et sur des entretiens réalisés avec 40 d’entre eux.
Olivier Metzger, pour
Telerama, l’a rencontré, ce qui donne un passionnant entretien. Extraits:
«98% des écrivains exercent une autre activité professionnelle pour gagner leur vie; ceux qui vivent de leur plume sont des exceptions.
«Les intermittents du spectacle ont un statut, pas les écrivains. Et seule une infime minorité d’entre eux a la possibilité d’exiger des éditeurs des droits d’auteur élevés. Au fond, on pourrait dire que l’écrivain est au centre d’un système d’exploitation, au sens non pas polémique, mais technique du terme. À savoir que la création littéraire permet de faire vivre toute la chaîne du livre, de l’éditeur au libraire en passant par l’employé d’imprimerie, mais l’écrivain, qui est pourtant au cœur de cette chaîne, lui, n’en vit pas.
«71% des écrivains ont un niveau d’études supérieur... On assiste donc à un phénomène d’autocensure: des personnes moins diplômées ne s’autorisent pas à écrire et à publier... Ce qu’apporte l’école, c’est non seulement des compétences à lire et à écrire, mais aussi la possibilité de s’autoriser à penser qu’on peut le faire – une estime de soi et une assurance sociale qui permettent de se dire: pourquoi pas moi?
«L’idée que la valeur d’une œuvre se mesurerait à l’argent qu’on peut en tirer est très peu présente chez eux. Cela, c’est plutôt une logique de type Audimat: les chaînes de télévision sont fières d’annoncer le nombre de téléspectateurs qui les regardent. Mais pour un écrivain, la quête du succès peut être une source de danger pour la qualité, la singularité de l’œuvre qu’il poursuit. Son souci, c’est plutôt d’être reconnu comme un écrivain dont le travail apporte quelque chose à la littérature.»
Laurent Bonzon, pour la revue
Sens public, a aussi rencontré Bernard Lahire:
«Dès lors qu'on prend conscience du fait que les œuvres littéraires permettent à des éditeurs, à des imprimeurs, à des libraires, etc., de vivre, alors même que leurs créateurs n'y parviennent généralement pas, il n'y a aucune raison de ne pas évoquer une situation d'exploitation. La situation actuelle (avec de faibles droits d'auteur) est le résultat d'un rapport de force qui est extrêmement défavorable aux écrivains.
«Il me semble que l'État a une énorme dette vis-à-vis des écrivains. En effet, l'école s'est historiquement saisie de la littérature en jugeant qu'elle était un important moyen de formation des citoyens. Or, elle peut enseigner aujourd'hui des écrivains sacralisés que l'État n'a pourtant pas beaucoup aidé dans le passé. Et il est tout aussi certain que des écrivains peu aidés aujourd'hui, et qui peinent à vivre, seront enseignés dans l'avenir. C'est cette situation qui justifie l'aide de l'État: tant qu'il y aura de l'enseignement de la littérature, l'État devrait se sentir concerné par les conditions de vie des écrivains.»
En entrevue encore, pour
Regards: «Kafka n’a jamais vécu de sa plume. Mallarmé était professeur d’anglais. A moins d’être rentier, comme Flaubert, on ne peut pas espérer avoir un projet esthétique comme celui de Mallarmé sans exercer un second métier. Paradoxalement, les plus amateurs économiquement sont donc souvent les plus professionnels littérairement. Plus les écrivains sont forts dans leur art, moins ils ont de chance d’en vivre. Il faut être rentier ou avoir un conjoint dévoué pour se consacrer entièrement à la littérature. Vivre de l’écriture suppose, au risque de perdre le goût d’écrire, de publier un livre par an et d’en vendre à peu près dix mille.»
Bernard Lahire, sur le site des Éditions
La Découverte: «En France comme dans la plupart des pays à tradition littéraire, [on ne dispose que] de très peu d’enquêtes fiables sur les écrivains.»
On peut télécharger les trente premières pages du livre sur ce même site (
format PDF).
Voir aussi:
Les damnés de la plume, dans
Libération.