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\title{\Huge{\bf{L'Horoscope}}} \author{\huge{\bf{Alexandre Dumas}}} \date{}
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{\vspace*{\fill}\par\pagebreak}

\begin{document}

\LARGE
\maketitle{}
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\thispagestyle{empty}
\textbf{\huge{Alexandre Dumas}}

(1802-1870)

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\textbf{\Huge{L'Horoscope}}

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\LARGE{roman}
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\textbf{La Bibliothèque électronique du Québec}

Collection \textit{À tous les vents}

Volume 292 : version 1.0
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\begin{center}

\textbf{Ouvrages d'Alexandre Dumas}

\textbf{disponibles à la Bibliothèque}

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Le Chevalier de Maison-Rouge 

Les Trois mousquetaires

Vingt ans après

Le Comte de Monte-Cristo

Histoire d'un casse-noisette et autres contes

Récits fantastiques (2 volumes)

Les drames de la mer : récits

Le meneur de loups 

Les mille et un fantômes

La femme au collier de velours 

Les Mariages du père Olifus 

Robin Hood, le proscrit 

Le Maître d'armes 

Une aventure d'amour 

La tulipe noire 

La Reine Margot 

Le capitaine Paul

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\Huge{\bf{L'Horoscope}}

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%%%% fin page quatrième %%%%
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\chapter{La foire du Landi}

Vers le milieu du mois de juin de l'année 1559, par une radieuse matinée de printemps, une foule, que l'on pouvait approximativement évaluer à trente ou quarante mille personnes, encombrait la place Sainte-Geneviève.

Un homme, arrivé fraîchement de sa province et tombant tout à coup au milieu de la rue Saint-Jacques, d'où il eût pu apercevoir cette foule, eût été bien embarrassé pour dire à quelle fin elle se trouvait agglomérée en si grand nombre sur ce point de la capitale.

Le temps était superbe : ce n'était donc pas la châsse de sainte Geneviève que l'on allait faire sortir, comme en 1551, pour obtenir la cessation des pluies.

Il avait plu l'avant-veille : ce n'était donc pas la châsse de sainte Geneviève que l'on promenait pour demander de la pluie, comme en 1556.

On n'avait point à déplorer une désastreuse bataille dans le genre de celle de Saint-Quentin : ce n'était donc pas, comme en 1557, la châsse de sainte Geneviève que l'on menait en procession pour obtenir la protection de Dieu.

Il était évident, néanmoins, que cet immense concours de populaire, rassemblé sur la place de la vieille abbaye, y venait célébrer quelque grande solennité.

Mais quelle solennité?

Elle n'était pas religieuse; car, quoique l'on aperçût çà et là dans la foule quelques robes de moines, ces robes respectables n'étaient pas en quantité suffisante pour donner à la fête un caractère religieux.

Elle n'était pas militaire; car les hommes d'armes étaient en petit nombre dans la foule, et ceux qui y étaient n'avaient ni pertuisanes ni mousquets.

Elle n'était pas aristocratique; car on ne voyait pas au-dessus des têtes flotter les pennons armoriés des gentilshommes et les casques empanachés des seigneurs.

Ce qui dominait dans cette multitude aux mille couleurs, où étaient confondus gentilshommes, moines, voleurs, bourgeoises, filles de joie, vieillards, bateleurs, sorciers, bohémiens, artisans, porteurs de rogatons, vendeurs de cervoise, les uns à cheval, les autres à mulet, ceux-ci à âne, ceux-là en coche (on venait justement, cette année-là, d'inventer les coches), et dont le plus grand nombre, cependant, allait, venait, poussait, grouillait, se démenait pour arriver au centre de la place; ce qui dominait dans cette multitude, disons-nous, c'étaient les écoliers : écoliers des quatre nations, écossais, anglais, français, italiens.

En effet, c'était cela : on était au premier lundi après la Saint-Barnabé, et c'était pour aller à la foire du landi que toute cette foule était rassemblée.

Mais peut-être ces trois mots, qui appartiennent à la langue du XVI\up{e} siècle, ne disent-ils rien à nos lecteurs. Expliquons-leur donc ce que c'était que la foire du landi.

Attention, chers lecteurs! nous allons faire de l'étymologie, ni plus ni moins qu'un membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

Le mot latin \textit{indictum} signifie un jour et un lieu indiqués pour quelque assemblée du peuple.

L'\textit{i}, changé d'abord en \textit{e}, le fut définitivement en \textit{a}. On dit donc successivement, au lieu d'\textit{indictum} : l'indict, l'endit, puis l'andit, et enfin landi.

Il en résulte que ce mot signifie jour et lieu indiqués pour une assemblée.

Du temps de Charlemagne, le roi teuton qui faisait sa capitale à Aix-la-Chapelle, une fois par an, on montrait aux pèlerins les saintes reliques dans la chapelle.

Charles le Chauve transporta ces reliques d'Aix à Paris, et on les montra au peuple une fois par an, dans un champ de foire qui se tenait vers le boulevard Saint-Denis.

L'évêque de Paris, trouvant que, vu la piété croissante des fidèles, le champ de foire n'était point en harmonie avec ceux qu'il devait contenir, établit la tête du landi dans la plaine Saint-Denis.

Le clergé de Paris y apportait les reliques en procession; l'évêque venait y prêcher et y donner la bénédiction au peuple; mais il en était des bénédictions comme des biens du prochain ou des fruits du voisin : n'a pas le droit de les distribuer qui veut; les clercs de Saint-Denis prétendirent qu'eux seuls avaient le droit de bénir sur leurs terres et assignèrent au parlement de Paris l'évêque, comme usurpateur.

L'affaire fut débattue avec acharnement et plaidée de part et d'autre avec une telle éloquence, que le parlement, ne sachant à qui des deux donner raison, donna tort à tous deux, et défendit, vu le trouble qu'ils causaient, aux évêques d'une part et aux abbés de l'autre, de mettre les pieds à la foire du landi.

Ce fut le recteur de l'Université qui hérita des prérogatives réclamées; il avait le droit de se transporter tous les ans à la foire du landi, le premier lundi après la Saint-Barnabé, pour y choisir le parchemin nécessaire à tous ses collèges; il était même défendu aux marchands siégeant à cette foire d'en débiter une seule feuille avant que monsieur le recteur eût fait toutes ses emplettes.

Cette promenade du recteur, qui durait plusieurs jours, suggéra aux écoliers la pensée de l'accompagner : ils lui en demandèrent la permission. Cette permission leur fut accordée, et, à partir de ce moment, le voyage se fit chaque année avec toute la pompe et toute la magnificence imaginables.

Les régents et les écoliers s'assemblaient, à cheval, sur la place Sainte-Geneviève, et, de là, ils marchaient en ordre jusqu'au champ où se tenait la foire. La cavalcade arrivait assez tranquillement à sa destination; mais, une fois arrivé, le cortège trouvait, pour venir se joindre à lui, tous les bohèmes, tous les sorciers (l'on en comptait à Paris trente mille à cette époque), toutes les filles et toutes les femmes équivoques (de celles-ci, aucune statistique n'a jamais donné le nombre), en habits de garçons, toutes les demoiselles du Val-d'Amour, du Chaud-Gaillard, de la rue Froid-Mantel : une véritable armée, quelque chose comme une de ces grandes migrations du IV\up{e} siècle, avec cette différence que ces dames, au lieu d'être des barbares ou des sauvages, n'étaient que trop civilisées.

Arrivé dans la plaine Saint-Denis, chacun faisait halte, descendait de son cheval, de son âne, de sa mule, secouait simplement la poussière de ses bottes, de ses chausses, de ses souliers et de ses houseaux, s'il était venu à pied, se mêlait à l'honorable compagnie, dont il essayait de prendre ou de faire monter le diapason; on s'asseyait, on mangeait boudins, saucissons et pâtés; on buvait, à la prolongation des joues fleuries de ces dames, des quantités effroyables de pots de vin blanc de tous les coteaux d'alentour, Saint-Denis, La Briche, Épinay-lez-Saint-Denis, Argenteuil. Les têtes se montaient aux propos d'amour et aux propos de beuverie : alors \textit{flacons d'aller, jambons de trotter, goubèles de voler. Tus braille; tourne Rousse à moi sans eau; fouette-moi ce verre gualantement, mon ami; du blanc! du blanc! verse tout, verse de par le diable! cent mains fault à un sommellier comme avait Briarius pour enfatigablement verser. La langue me pelle, mon compagnon, courage!} On avait mis en action le cinquième chapitre de \textit{Gargantua}.

Le beau temps, ou plutôt le joyeux temps vous en conviendrez, que celui où Rabelais, curé de Meudon, écrivait \textit{Gargantua}, et où Brantôme, abbé de Bourdeille, écrivait les \textit{Dames galantes!}

Une fois gris, on chantait, on s'embrassait, on se querellait, on débitait des choses folles, on injuriait les passants. Il fallait bien s'amuser, que diable!

On entamait donc, avec les premiers venus qui tombaient sous la main, des propos qui, selon le caractère des gens, finissaient par des rires, des injures ou des coups.

Il fallut vingt arrêts du parlement pour remédier à ces désordres; encore finit-on par être obligé, comme essai, de transporter la foire, de la plaine, dans la ville même de Saint-Denis.

En 1550, il fut bien décrété qu'à la foire du landi les écoliers n'assisteraient plus que par députations de douze pour chacun des quatre collèges aux Nations, comme on les appelait à cette époque, et cela y compris les régents. Mais alors, il arrivait ceci :

C'est que les écoliers non admis quittaient les habits universitaires, et, vêtus en manteaux courts, en chapeaux de couleur, en chausses chiquetées, ajoutant, en vertu de ces espèces de saturnales, l'épée, qui leur était défendue, à la dague, qu'ils s'étaient, de temps immémorial, arrogé le droit de porter, ils se rendaient à Saint-Denis, par toutes sortes de routes, en vertu du proverbe : \textit{Tout chemin conduit à Rome}; et que, comme ils échappaient, sous leurs mascarades, à la vigilance des maîtres, les désordres étaient devenus infiniment plus grands qu'avant l'ordonnance rendue pour y remédier.

On en était donc là en 1559; et, à voir l'ordre avec lequel le cortège commençait à se mettre en marche, on était à cent lieues de songer aux excentricités auxquelles il allait se livrer, une fois arrivé.

Cette fois, comme d'habitude, la cavalcade s'ébranla donc assez régulièrement, entra dans la grande rue Saint-Jacques sans faire trop de trouble; poussa, en débouchant devant le Châtelet, un de ces hourras de malédiction, comme savent seules en pousser les foules de Paris (car la moitié des membres composant cette foule connaissait certainement les prisons souterraines de ce monument autrement que par ouï dire), et après cette manifestation, qui était toujours un petit soulagement, elle s'engageait dans la rue Saint-Denis.

Devançons-la, cher lecteur, et allons prendre place dans la ville abbatiale de Saint-Denis, afin d'y assister à un épisode de la fête qui se rattache à l'histoire que nous avons entrepris de vous raconter.

La fête officielle était bien dans la ville, dans la grande rue de la ville même; c'était bien dans la ville et particulièrement dans la grande rue, que barbiers, cervoisiers, tapissiers, merciers, lingères, bourreliers, selliers, cordiers, éperonniers, marchands de cuir, mégissiers, tanneurs, chaussiers, huchiers, drapiers, changeurs, orfèvres, épiciers, taverniers surtout, étaient enfermés dans des loges de bois qu'ils avaient fait construire deux mois à l'avance.

Ceux qui ont assisté à la foire de Beaucaire, il y a une vingtaine d'années, ou plus simplement à la fête des Loges, de Saint-Germain, il y a dix ans, peuvent, en étendant à des proportions gigantesques le tableau qu'ils ont vu dans ces deux localités, se faire une idée de ce que c'était que la foire du landi.

Mais ceux qui assistaient régulièrement toutes les années à cette même foire du landi, que l'on célèbre encore de nos jours dans la sous-préfecture de la Seine, ne sauraient en aucune façon, en voyant ce qu'elle est, imaginer ce qu'elle était.

En effet, au lieu de ces sombres vêtements noirs qui, au milieu de toutes les fêtes, attristent malgré eux les moins mélancoliques, comme un souvenir de deuil, comme une espèce de protestation de la tristesse, la reine de ce pauvre monde, contre la gaieté, qui n'en semble que l'usurpatrice; toute cette foule en habits de draps de couleurs éclatantes, d'étoffes d'or et d'argent, \textit{pourfelures, passements, bordures, plumes, cordons, cornelits, velours, taffetas barrés d'or, satins lamés d'argent}; toute cette foule étincelait au soleil et semblait lui renvoyer en éclairs ses plus ardents rayons : jamais luxe pareil n'avait été, en effet, déployé depuis le haut jusqu'au bas de la société; et, bien que, depuis l'année 1543, d'abord le roi François I\up{er}, ensuite le roi Henri IV, eussent publié vingt lois somptuaires, jamais ces lois n'avaient été exécutées.

L'explication de ce luxe inouï est des plus simples. La découverte du nouveau monde par Colomb et par Améric Vespuce, les expéditions de Fernand Cortez et de Pizarre dans le fameux royaume du \textit{Cathay}, indiqué par Marco Polo, avaient jeté une telle quantité de numéraires dans toute l'Europe, qu'un écrivain de ce siècle se plaint du débordement du luxe, du haussement du prix des denrées, qui, dit-il, a plus que quadruplé en quatre-vingts ans.

Mais ce n'était pas toutefois dans Saint-Denis même qu'était le côté pittoresque de la fête. En effet, l'ordonnance du parlement l'avait transportée dans la ville; mais l'ordonnance du populaire, bien autrement puissante, l'avait transportée au bord de la rivière. C'était donc dans Saint-Denis qu'était la foire, mais c'était au bord de l'eau qu'était la fête. N'ayant rien à acheter, c'est au bord de l'eau que nous allons nous transporter, au-dessous de l'île Saint-Denis, et, une fois là, nous regarderons et écouterons ce qui va se passer.

La cavalcade que nous avons vue partir de la place Sainte-Geneviève, suivre la rue Saint-Jacques, saluer d'un hourra le Châtelet et enfiler la rue Saint-Denis, avait fait son entrée dans la nécropole royale entre onze heures et onze heures et demie; puis, comme les moutons arrivés au pré et laissés en liberté, les écoliers échappèrent aux régents et se répandirent, les uns dans les champs, les autres par la ville, les autres au bord de la Seine.

C'était, il faut l'avouer, pour les coeurs sans souci (rares coeurs, mais qui existent cependant), un délicieux spectacle que de voir étendus, çà et là au soleil, sur l'herbe au-dessus de la berge, à une lieue à la ronde, de frais écoliers de vingt ans, couchés aux pieds de belles jeunes filles au corset de satin rouge, aux joues de satin rose, au cou de satin blanc.

Les yeux de Boccace devaient transpercer le tapis azuré du ciel et regarder amoureusement ce gigantesque Décaméron.

La première partie de la journée se passa assez bien : on avait chaud, on buvait; on avait faim, on mangeait; on était assis, on se reposait. Puis les conversations commencèrent à devenir bruyantes, les têtes à s'échauffer. Dieu sait le nombre de pots pleins, vidés, remplis, revidés, reremplis et définitivement cassés, dont on se jeta les éclats les uns aux autres.

Aussi, vers trois heures, le bord de la rivière, couvert de pots et d'assiettes, les uns intacts, les autres brisés, de tasses pleines et de bouteilles vides, de couples s'embrassant et se roulant sur le gazon, de maris prenant des étrangères pour leurs femmes, de femmes prenant leurs amoureux pour leurs maris; le bord de l'eau, disons-nous, vert, frais, étincelant tout à l'heure comme un village des bords de l'Arno, ressemblait maintenant à un paysage de Teniers servant de cadre à une kermesse flamande.

Tout à coup, un cri formidable s'éleva :

-- À l'eau! à l'eau! criait-on.

Tout le monde se leva; les cris redoublèrent.

-- À l'eau l'hérétique! à l'eau le protestant! à l'eau le huguenot! à l'eau le parpaillot, la vache à Colas! à l'eau! à l'eau! à l'eau!

-- Qu'y a-t-il? criaient vingt voix, cent voix, mille voix.

-- Il y a qu'il a blasphémé! il y a qu'il a douté de la Providence! il y a qu'il a dit qu'il allait pleuvoir!\dots{}

Ce fut peut-être cette accusation, au premier abord la plus innocente, qui fit cependant le plus d'effet dans la foule. La foule s'amusait et eût été furieuse de voir troubler ses amusements par un orage; la foule avait ses habits des dimanches et eût été furieuse que ses habits des dimanches fussent gâtés par la pluie. Les vociférations, cette explication donnée, recommencèrent donc de plus belle. On se rapprocha de l'endroit d'où partaient ces cris, et, peu à peu, la foule devint si compacte sur ce point, que le vent lui-même eût eu peine à passer.

Au milieu de ce groupe, presque étouffé par lui, se débattait un jeune homme d'une vingtaine d'années, qu'il était facile de reconnaître pour un écolier déguisé; les joues pâles, les lèvres blêmes, mais les poings serrés, il semblait attendre que des assaillants plus hardis que les autres, au lieu de se contenter de crier, portassent la main sur lui, pour abattre tout ce qui se rencontrerait sous les deux masses d'armes que formaient ses poings fermés.

C'était un grand jeune homme blond, assez maigre, assez chétif cependant, ayant l'air d'une de ces galantes demoiselles habillées en garçons dont nous parlions tout à l'heure; ses yeux, lorsqu'ils étaient baissés, devaient indiquer la candeur la plus extraordinaire, et si l'Humilité eût pris une face humaine, elle n'eût pas choisi un autre type que celui que présentait le visage de ce jeune garçon.

Quel crime pouvait-il donc avoir commis pour que toute cette foule fût à ses trousses, pour que toute cette meute aboyât après lui, pour que tous ces bras s'étendissent dans l'intention de le jeter à l'eau.

\chapter[Où il est expliqué\dots]{Où il est expliqué pourquoi, lorsqu'il pleut le jour de la Saint-Médard, il pleut quarante jours plus tard}

Nous l'avons dit dans le chapitre précédent, il était huguenot et il avait annoncé, qu'il allait pleuvoir.

Voici comment l'affaire s'était engagée; la chose était toute simple, vous allez voir :

Le jeune homme blond, qui paraissait attendre un ami ou une amie, se promenait tout le long de la rivière. De temps en temps, il s'arrêtait, il regardait l'eau; puis quand il avait suffisamment regardé l'eau, il regardait le gazon; enfin, quand il avait suffisamment regardé le gazon, il levait les yeux et regardait le ciel.

On peut trouver, certes, que c'était là un exercice monotone, mais on avouera qu'il était inoffensif. Cependant, quelques-unes des personnes qui célébraient la fête du landi à leur façon, trouvèrent mauvais que ce jeune homme la célébrât à la sienne. En effet, depuis une demi-heure environ, plusieurs bourgeois, mêlés d'écoliers et d'artisans, s'étaient montrés visiblement agacés de la triple contemplation de ce jeune homme; d'autant plus agacés, que ce même jeune homme ne semblait pas le moins du monde faire attention à eux.

-- Ah! dit une voix de femme, je ne suis pas curieuse, mais je voudrais bien savoir pourquoi ce jeune homme s'acharne à regarder successivement l'eau, la terre et le ciel.

-- Tu veux le savoir, Perrette de mon coeur? demanda un jeune bourgeois qui buvait galamment le vin dans le verre de la dame et l'amour dans ses yeux.

-- Oui, Landry, et je donnerai un rude baiser à celui qui me le dira.

-- Ah! Perrette, je voudrais que, pour une si douce récompense, tu demandasses une chose plus difficile.

-- Je me contenterai de celle-là.

-- Fais-moi ton billet?

-- Voilà ma main.

Le jeune bourgeois baisa la main de la jeune fille, et, se levant :

-- Tu vas le savoir, dit-il.

En conséquence, celui que la jeune fille avait désigné sous le nom de Landry se leva, et, allant au contemplateur solitaire et muet :

-- Ah çà, jeune homme, lui dit-il, sans vous commander, pourquoi donc regardez-vous ainsi le gazon? Est-ce que vous avez perdu quelque chose?

Le jeune homme, s'apercevant que c'était à lui qu'on parlait, se retourna, ôta poliment son chapeau et répondit, avec la plus grande courtoisie, à son interlocuteur :

-- Vous faites erreur, monsieur, je ne regardais pas le gazon, je regardais la rivière.

Et, ayant prononcé ces quelques mots, il se retourna de l'autre côté.

Maître Landry fut un peu déconcerté; il ne s'attendait pas à une réponse si polie. Cette politesse le toucha. Il revint vers sa société en se grattant l'oreille.

-- Eh bien? lui demanda Perrette.

-- Eh bien, nous nous trompions, dit assez piteusement Landry, il ne regardait pas le gazon.

-- Que regardait-il donc?

-- Il regardait la rivière.

On éclata de rire au nez du messager, qui sentit le rouge de la honte lui monter au visage.

-- Et vous ne lui avez pas demandé pourquoi il regardait la rivière? dit Perrette.

-- Non, répondit Landry; il m'a paru si poli, que j'ai pensé qu'il serait indiscret de lui faire une seconde question.

-- Deux baisers à qui ira lui demander pourquoi il regarde la rivière, dit Perrette.

Trois ou quatre amateurs se levèrent. Mais Landry dit que, puisque c'était lui qui avait engagé l'affaire, c'était à lui de la terminer. On reconnut la justesse de sa réclamation.

Il retourna donc vers le jeune homme blond, et, pour la seconde fois :

-- Ah çà! jeune homme, lui demanda-t-il, pourquoi donc regardez-vous ainsi la rivière?

Le même jeu de scène se renouvela. Le jeune homme se retourna, ôta son chapeau et répondit, poliment toujours, à son interlocuteur :

-- Excusez-moi, monsieur, je ne regardais pas la rivière : je regardais le ciel.

Et, ayant dit ces mots, le jeune homme salua et se retourna de l'autre côté.

Mais Landry, démonté d'abord par cette seconde réponse comme il l'avait été par la première, crut son honneur engagé, et, entendant de loin les éclats de rire de ses compagnons, il prit courage, et, saisissant l'écolier par son manteau :

-- Alors, jeune homme, insista-t-il, voulez-vous me faire la grâce de me dire pourquoi vous regardez le ciel?

-- Monsieur, répondit le jeune homme, voulez-vous me faire, à moi, la faveur de me dire pourquoi vous me le demandez?

-- Eh bien, je vais m'expliquer franchement avec vous, jeune homme.

-- Vous me ferez plaisir, monsieur.

-- Je vous le demande, parce que les personnes de ma société sont taquinées de vous voir, depuis une heure, debout et immobile comme un pieu et faisant le même manège.

-- Monsieur, répondit l'écolier, je suis immobile parce que j'attends un de mes amis; je suis debout, parce qu'en restant debout je le verrai venir de plus loin. Puis, comme il ne vient pas, que je m'ennuie à l'attendre, et que l'ennui que j'éprouve me pousse à marcher, je regarde la terre pour ne pas déchirer mes chaussures aux éclats de pots dont le gazon est émaillé; puis je regarde la rivière pour me reposer d'avoir regardé la terre; puis, enfin, je regarde le ciel pour me reposer d'avoir regardé la rivière.

Le bourgeois, au lieu de prendre cette explication pour ce qu'elle était, c'est-à-dire pour la pure et simple vérité, le bourgeois se crut mystifié et devint rouge comme les coquelicots que l'on voyait éclater au loin dans les champs de luzerne et de blé.

-- Et comptez-vous, jeune homme, insista le bourgeois en s'appuyant d'un air provocateur sur la hanche gauche et en renversant le haut du torse en arrière, comptez-vous vous livrer longtemps à cette malplaisante occupation?

-- Je comptais m'y livrer jusqu'au moment où mon ami m'aurait rejoint, monsieur; mais\dots{}

Le jeune homme regarda le ciel.

-- Je ne crois pas que je puisse attendre son bon plaisir\dots{}

-- Et pourquoi ne l'attendrez-vous point?

-- Parce qu'il va tomber une telle pluie, monsieur, que ni vous, ni moi, ni personne ne pourra, d'ici à un quart d'heure, rester en plein champ.

-- Vous dites qu'il va pleuvoir? fit le bourgeois de l'air d'un homme qui croit qu'on se moque de lui.

-- À verse, monsieur! répondit tranquillement le jeune homme.

-- Vous voulez rire, sans doute, jeune homme?

-- Je vous jure que je n'en ai pas la moindre envie, monsieur.

-- Alors vous voulez vous moquer de moi? demanda le bourgeois exaspéré.

-- Monsieur, je vous donne ma parole que je n'en ai pas plus d'envie que de rire.

-- Alors pourquoi me dites-vous qu'il va pleuvoir, quand il fait un temps superbe? hurla Landry s'exaspérant de plus en plus.

-- Je dis qu'il va pleuvoir, pour trois raisons.

-- Pourriez-vous me les donner, ces trois raisons?

-- Certainement, si cela pouvait vous être agréable.

-- Cela m'est agréable.

Le jeune homme salua poliment, et d'un air qui signifiait : \og Vous êtes si aimable, monsieur, que je n'ai rien à vous refuser.\fg

-- J'attends vos trois raisons, dit Landry, les poings crispés et les dents grinçantes.

-- La première, monsieur, dit le jeune homme, c'est que, comme il n'a pas plu hier, c'est une raison pour qu'il pleuve aujourd'hui.

-- Vous me persiflez, monsieur?

-- En aucune façon.

-- Alors, voyons la seconde.

-- La seconde, c'est que le ciel a été couvert toute la nuit passée, toute la matinée, et qu'il l'est encore en ce moment.

-- Ce n'est pas une raison, parce que le temps est couvert, pour qu'il pleuve, entendez-vous?

-- C'est au moins une probabilité.

-- Voyons votre troisième raison : seulement, je vous préviens que, si elle n'est pas meilleure que les deux premières, je me fâche.

-- Si vous vous fâchiez, monsieur, c'est que vous auriez un caractère détestable\dots{}

-- Ah! vous dites que j'ai un détestable caractère?

-- Monsieur, je parle au conditionnel, et non au présent.

-- La troisième raison, monsieur? la troisième raison?

Le jeune homme étendit la main.

-- La troisième raison pour qu'il pleuve, monsieur, c'est qu'il pleut.

-- Vous prétendez qu'il pleut?

-- Je ne le prétends pas, je l'affirme.

-- Mais c'est intolérable! dit le bourgeois hors de lui.

-- Ce le sera bien plus tout à l'heure, dit le jeune homme.

-- Et vous croyez que je supporterai cela? s'écria le bourgeois écarlate de rage.

-- Je crois que vous ne le supporterez pas plus que moi, dit l'écolier; et, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de faire ce que je vais faire, c'est-à-dire de chercher un abri.

-- Ah! c'est trop fort! hurla le bourgeois se retournant vers sa société.

Puis, s'adressant à tous ceux qui étaient à la portée de sa voix :

-- Arrivez tous ici! arrivez, vous autres!

Le bourgeois paraissait tellement furieux, que chacun accourut à son appel.

-- Qu'y a-t-il? demandèrent les femmes d'une voix aigre.

-- Que se passe-t-il? demandèrent les hommes d'une voix enrouée.

-- Ce qui se passe? dit Landry se sentant soutenu. Il se passe des choses incroyables.

-- Lesquelles?

-- Il se passe que monsieur veut tout simplement me faire voir des étoiles en plein midi.

-- Je vous demande pardon, monsieur, dit le jeune homme avec la plus grande douceur; je vous ai dit, au contraire, que le temps était horriblement couvert.

-- C'est une figure, monsieur l'écolier, reprit Landry, entendez-vous? c'est une figure.

-- En ce cas, c'est une mauvaise figure.

-- Vous dites que j'ai une mauvaise figure? hurla le bourgeois, qui, assourdi par son sang qui battait à ses oreilles, entendait mal ou voulait mal entendre. Ah! c'est trop fort, messieurs; vous voyez bien que ce drôle-là se moque de nous.

-- Se moque de vous, dit une voix, ça, c'est possible.

-- De moi comme de vous, comme de nous tous; c'est un mauvais plaisant qui se divertit en pensant à mal, et en souhaitant qu'il pleuve pour nous faire niche à tous.

-- Monsieur, je vous jure que je ne souhaite pas qu'il pleuve, attendu que, s'il pleut, je serai mouillé comme vous, et même sur une plus grande échelle, puisque j'ai trois ou quatre pouces de plus que vous.

-- C'est-à-dire que je suis un roquet, alors?

-- Je n'ai pas dit un mot de cela, monsieur.

-- Un nain!

-- Ce serait une injure gratuite. Vous avez près de cinq pieds, monsieur.

-- Je ne sais à quoi tient que je ne te jette à l'eau! s'écria Landry.

-- Ah! oui, à l'eau! à l'eau! dirent plusieurs voix.

-- Quand vous me jetteriez à l'eau, monsieur, dit le jeune homme avec sa politesse ordinaire, vous n'en seriez pas moins mouillé.

Comme le jeune homme venait de prouver par cette réponse qu'il avait à lui seul plus d'esprit que tout le monde, tout le monde se tourna contre lui. Un grand gaillard s'approcha, et, moitié gouaillant, moitié menaçant :

-- Voyons, scélérat, lui dit-il, pourquoi dis-tu qu'il pleut en ce moment?

-- Parce que j'ai senti des gouttes.

-- Pleuvoir à gouttes, cria Landry, ce n'est pas pleuvoir à verse, et il a dit qu'il allait pleuvoir à verse.

-- Mais tu es donc de connivence avec un astrologue? dit le grand gaillard.

-- Je ne suis de connivence avec personne, monsieur, répondit le jeune homme, qui commençait à se fâcher, pas même avec vous, qui me tutoyez.

-- À l'eau! à l'eau! crièrent plusieurs voix.

Ce fut alors que l'écolier, sentant grossir la tempête, ferma les poings et se prépara à la lutte. Le cercle commença de s'épaissir autour de lui..

-- Tiens! dit un des nouveaux venus, c'est Médard!

-- Qu'est-ce que c'est que Médard! demandèrent plusieurs voix.

-- C'est le saint dont c'est aujourd'hui la fête, dit un plaisant.

-- Bon! dit celui qui avait reconnu le jeune homme, celui-là n'est pas un saint, puisque c'est un hérétique.

-- Un hérétique! cria la foule; à l'eau l'hérétique! à l'eau le parpaillot! à l'eau le patarin! à l'eau le huguenot!

Et toutes les voix répétèrent en choeur :

-- À l'eau! à l'eau! à l'eau!

C'étaient ces cris qui venaient d'interrompre la fête que nous étions en train de décrire.

Mais, juste à ce moment, comme si la Providence voulait envoyer au jeune homme le secours dont il paraissait avoir si grand besoin, celui qu'il attendait, beau cavalier de vingt-deux à vingt-trois ans, qui, par sa haute mine, sentait le gentilhomme, et, par sa tournure, l'étranger; celui qu'il attendait, disons-nous, arriva tout courant, et, perçant la foule, se trouva à vingt pas de son ami au moment où celui-ci, saisi par-devant, par-derrière, par les pieds, par la tête, se démenait de son mieux.

-- Défends-toi, Médard! cria le nouveau venu, défends-toi!

-- Vous voyez que c'est bien Médard! s'écria celui qui l'avait salué de ce nom.

Et, comme si porter ce nom était un crime, toute la foule cria :

-- Oui, c'est Médard! oui, c'est Médard! à l'eau Médard! à l'eau l'hérétique! à l'eau le huguenot!

-- Comment un hérétique a-t-il l'audace de porter le nom d'un si grand saint! s'écria Perrette.

-- À l'eau le sacrilège!

Et les gens qui avaient saisi le pauvre Médard l'entraînèrent vers la berge.

-- À moi, Robert! cria le jeune homme sentant qu'il ne pouvait résister à cette foule, et que la mort était au bout de la plaisanterie.

-- À l'eau le brigand! hurlèrent les femmes, furieuses dans la haine comme dans l'amour.

-- Défends-toi, Médard! cria pour la seconde fois l'étranger en tirant son épée, défends-toi, me voilà!

Et, frappant à droite et à gauche du plat de sa lame sur la foule, il se laissa rouler sur le talus comme une avalanche. Mais il vint un moment où la foule se trouva si épaisse, que, quelque envie que cette foule eût de s'écarter, ses efforts furent inutiles : elle recevait les coups, hurlait de douleur, mais elle ne s'écartait pas. Après avoir hurlé de douleur, elle hurla de rage.

Le nouveau venu, qu'à son accent étranger on pouvait reconnaître pour un Écossais, frappait toujours, mais n'avançait pas, ou avançait si peu, qu'on voyait bien que son ami serait à l'eau avant qu'il fût près de son ami. Une vingtaine de paysans qui étaient là et cinq ou six bateliers s'en mêlèrent. Le pauvre Médard avait beau s'accrocher des mains, ruer des pieds, mordre des dents, chaque seconde le rapprochait de la berge.

L'Écossais n'entendait plus que ses cris, et ses cris se rapprochaient sensiblement de l'eau. Lui ne criait plus, il rugissait, et, à chaque rugissement, le plat de sa lame ou le pommeau de son épée tombaient sur une tête. Tout à coup les cris redoublèrent; puis il se fit un silence; puis on entendit le bruit d'un corps pesant qui tombe à l'eau.

-- Ah! brigands! ah! meurtriers! ah! assassins! hurla le jeune homme en essayant de se faire jour vers la rivière pour sauver son ami ou mourir avec lui.

Mais ce fut impossible. Autant eût valu renverser un mur de granit que cette muraille vivante. Il recula harassé, les dents grinçantes, la bouche pleine d'écume, le front ruisselant de sueur. Il recula jusqu'au sommet du talus pour voir si, par-dessus cette foule, il n'apercevrait pas la tête du pauvre Médard reparaître à la surface de l'eau. Et là, au sommet du talus, appuyé sur son épée, ne voyant rien reparaître, il abaissa les yeux sur cette populace furieuse, et regarda avec dégoût cette meute humaine.

Ainsi, posé tout seul, pâle et dans son costume noir, il semblait l'ange exterminateur se reposant un instant les ailes repliées. Mais, au bout d'un instant, la rage qui bouillonnait dans sa poitrine comme la lave dans un volcan, monta brûlante jusqu'à ses lèvres.

-- Vous êtes tous des brigands, dit-il, vous êtes tous des assassins, vous êtes tous des infâmes! Vous vous êtes mis quarante pour assassiner, jeter à l'eau, noyer un pauvre garçon qui ne vous avait pas fait de mal. Je vous offre le combat à tous. Vous êtes quarante, venez, et je vous tuerai tous les quarante les uns après les autres, comme des chiens que vous êtes!

Les paysans, les bourgeois et les écoliers à qui cette lettre d'invitation à mourir était adressée, ne parurent pas se soucier de courir les chances d'un combat à l'arme blanche avec un homme qui paraissait manier l'épée d'une si triomphante manière. Ce que voyant, l'Écossais remit dédaigneusement son épée au fourreau.

-- Vous êtes aussi poltrons que vils, lâches coquins! continua-t-il en étendant la main au-dessus de toutes les têtes; mais je vengerai cette mort sur de moins misérables que vous, car, vous, vous n'êtes pas dignes de l'épée d'un gentilhomme. Arrière donc, manants et vilains! et puisse la pluie et la grêle saccager vos vignes, coucher vos moissons en tombant sur vos plaines pendant autant de jours que vous vous êtes mis d'hommes pour tuer un seul homme!

Mais, comme il n'était pas juste que ce meurtre restât impuni, il décrocha de sa ceinture un grand pistolet, et, tirant sans viser au milieu de la foule :

-- Au hasard de Dieu! dit-il.

Le coup partit, la balle siffla, et un des hommes qui venait de jeter le jeune homme à l'eau poussa un cri, mit la main à sa poitrine, chancela et tomba frappé mortellement.

-- Et maintenant, adieu! dit-il. Vous entendrez parler plus d'une fois de moi. Je me nomme Robert Stuart.

Comme il disait ces mots, les nuages amoncelés au ciel depuis la veille crevèrent tout à coup, et ainsi que l'avait prédit le malheureux Médard, il tomba une de ces pluies torrentielles comme il n'en tombe jamais dans les saisons pluvieuses.

Le jeune homme se retira lentement.

Les paysans lui eussent infailliblement couru sus en voyant que ses malédictions produisaient instantanément leur effet; mais le bruit du tonnerre, qui semblait leur annoncer le dernier jour de la création, l'eau qui tombait par torrents, les éclairs qui les aveuglaient, les préoccupèrent infiniment plus que le soin de leur vengeance, et ce fut à partir de ce moment un sauve-qui-peut général.

En un instant la berge de la rivière, couverte tout à l'heure de cinq à six mille personnes, se trouva aussi déserte que les rives d'un de ces fleuves du nouveau monde que venait de découvrir le navigateur génois.

La pluie tomba quarante jours sans discontinuer.

Et c'est pour cela, nous le croyons du moins, chers lecteurs, que, lorsqu'il pleut le jour de la Saint-Médard, il pleut quarante jours plus tard.

\chapter{L'auberge du \og Cheval rouge\fg}

Nous n'entreprendrons pas de dire à nos lecteurs où se réfugièrent les cinquante ou soixante mille personnes qui assistaient à la fête du landi, et qui, surprises inopinément par ce nouveau déluge, cherchèrent un abri sous les loges, dans les maisons, dans les cabarets et jusque dans la basilique royale.

À peine y avait-il à cette époque dans la ville de Saint-Denis cinq ou six auberges, qui se trouvèrent en un instant tellement encombrées, que quelques personnes commencèrent à en sortir avec plus de hâte encore qu'elles n'y étaient entrées, préférant être noyées par la pluie plutôt qu'étouffées par la chaleur.

La seule auberge qui demeurât à peu près vide, et elle devait cette faveur à sa situation isolée, était l'auberge du \textit{Cheval rouge}, située sur la route, à une ou deux portées d'arquebuse de la ville de Saint-Denis.

Trois personnes habitaient momentanément la grande chambre enfumée que l'on appelait emphatiquement la salle des voyageurs, et qui, à l'exception de la cuisine et d'un grenier régnant au-dessus de ce rez-de-chaussée, et qui servait de chambre à coucher aux muletiers et aux marchands de bestiaux attardés, formait à elle seule toute l'auberge. C'était quelque chose comme un gigantesque hangar éclairé par la porte, qui montait jusqu'au toit; le plafond était fait sur le modèle de l'arche, de solives visibles, inclinées selon la forme du toit.

Comme dans l'arche, un certain nombre d'animaux, chiens, chats, poules et canards, grouillaient sur le plancher, et, à défaut du corbeau qui devait revenir le bec vide, et de la colombe qui devait rapporter le rameau d'olivier, on voyait, autour des solives noircies par la fumée, voltiger, le jour, des hirondelles, et, la nuit, des chauves-souris. Quant aux meubles de cette salle, ils se bornaient aux ustensiles indispensables d'une auberge, c'est-à-dire à des tables boiteuses, à des chaises et à des tabourets éclopés.

Les trois personnes qui habitaient cette chambre étaient l'aubergiste, sa femme et un voyageur de trente à trente-cinq ans.

Disons comment étaient groupés ces trois personnages, et à quelle chose ils s'occupaient.

L'aubergiste, qu'en sa qualité de maître de maison nous posons le premier en scène, s'occupait à ne rien faire; il était assis à cheval devant la porte, sur une chaise de paille, et, le menton appuyé au sommet du dossier, grommelait contre le mauvais temps.

La femme de l'aubergiste, assise un peu en arrière de son mari, de façon cependant à se trouver dans la lumière, filait au rouet, mouillant à sa bouche le fil qu'elle tordait sous ses doigts et qu'elle tirait du chanvre de sa quenouille.

Le voyageur de trente à trente-cinq ans, au lieu de chercher la lumière, était, au contraire, assis dans l'angle le plus reculé de la chambre, tournant le dos à la porte, et paraissait un consommateur, à en juger par le pot et le gobelet posés devant lui.

Cependant il ne semblait pas songer à boire : le coude sur la table, la tête dans sa main, il rêvait profondément.

-- Chien de temps! grommela l'aubergiste.

-- Tu te plains? dit la femme. C'est toi qui l'as demandé.

-- C'est vrai, dit l'aubergiste; mais j'ai eu tort.

-- Alors ne te plains pas.

L'aubergiste, à cette admonestation peu consolante, mais pleine de logique, baissa la tête en poussant un soupir et se tint coi. Ce silence dura dix minutes environ; après quoi, l'aubergiste releva la tête et répéta :

-- Chien de temps!

-- Tu l'as déjà dit, fit la femme.

-- Eh bien, je le redis, alors.

-- Quand tu le rediras jusqu'au soir, cela n'y fera rien, n'est-ce pas?

-- C'est vrai; mais cela me fait du bien de blasphémer contre le tonnerre, la pluie et la grêle.

-- Pourquoi ne blasphèmes-tu pas tout de suite contre la Providence?

-- Si je croyais que ce fût elle qui envoyât un pareil temps\dots{}

L'aubergiste s'arrêta.

-- Tu blasphémerais contre elle. Voyons, avoue cela tout de suite.

-- Non, parce que\dots{}

-- Parce que quoi?\dots{}

-- Parce que je suis un bon chrétien, et non pas un chien d'hérétique.

À ces mots : \textit{parce que je ne suis pas un chien d'hérétique}, le voyageur, pris dans l'auberge du \textit{Cheval rouge} comme un chat dans un trébuchet, sortit de sa méditation, releva la tête et frappa avec son gobelet de fer-blanc un tel coup sur la table, que le pot se mit à danser et que le gobelet s'aplatit.

-- Voilà! voilà! dit en sautant sur sa chaise, comme le pot avait sauté sur la table, l'aubergiste, croyant que son consommateur l'appelait; voilà, mon jeune seigneur!

Le jeune homme fit tourner sa chaise sur un des pieds de derrière, et, tournant avec elle, se trouva en face de l'aubergiste, qui se tenait debout devant lui; puis, le regardant des pieds à la tête, sans hausser la voix d'une note, mais en fronçant le sourcil :

-- N'est-ce pas vous qui venez de prononcer ces deux mots : \textit{chien d'hérétique!}

-- C'est moi, mon jeune seigneur, balbutia en rougissant le tavernier.

-- Eh bien, si c'est vous, maître drôle, reprit le consommateur, vous n'êtes qu'un âne mal appris, et vous mériteriez que l'on vous rognât les oreilles.

-- Pardon, mon gentilhomme, mais j'ignorais que vous fussiez de la religion réformée, dit l'aubergiste en tremblant de tous ses membres.

-- C'est ce qui vous prouve, bélître que vous êtes, continua le huguenot sans hausser la voix d'un demi-ton, qu'un aubergiste, qui a affaire à tout le monde, doit garder sa langue dans sa poche; car il se peut que, croyant avoir affaire à un chien de catholique, il ait affaire à un honorable disciple de Luther et de Calvin.

Et, en prononçant ces deux mots, le gentilhomme leva son feutre. L'aubergiste en fit autant. Le gentilhomme haussa les épaules.

-- Allons, dit-il, un autre pot de vin, et que je ne vous entende plus prononcer le mot d'hérétique, ou je vous perce le ventre comme à une vieille futaille; vous entendez, mon ami?

L'aubergiste se retira à reculons et s'en alla dans la cuisine chercher le pot de vin demandé.

Pendant ce temps, le gentilhomme, après avoir fait décrire un demi-tour à droite à son tabouret, se retrouva dans l'ombre, tournant de nouveau le dos à la porte, quand le tavernier revint poser son cruchon devant lui.

Alors le gentilhomme silencieux lui tendit son gobelet écrasé, pour qu'il le lui changeât contre un gobelet neuf. L'aubergiste, sans souffler une parole, fit des yeux et de la tête un signe qui signifiait : \og Diable! il paraît que, quand celui-là cogne, il cogne bien\fg, et il revint présenter un verre intact au disciple de Calvin.

-- C'est bien, dit celui-ci, voilà comme j'aime les aubergistes.

L'aubergiste sourit au gentilhomme le plus agréablement qu'il put, et s'en alla reprendre sa place à l'avant-garde.

-- Eh bien, lui demanda sa femme, qui, vu la sourdine que le protestant avait mise à sa voix, n'avait point entendu un mot des paroles échangées entre son mari et son hôte, que t'a dit ce jeune seigneur?

-- Ce qu'il m'a dit?

-- Oui, je te le demande.

-- Les choses les plus flatteuses, répondit celui-ci : que mon vin était excellent, que mon auberge était tenue à merveille, et qu'il s'étonnait qu'un pareil logis ne fût pas mieux achalandé.

-- Et que lui as-tu répondu?

-- Que c'était ce chien de temps-là qui était la cause de notre ruine.

Au moment où, d'une façon détournée, notre homme, pour la troisième fois, blasphémait contre le temps, la Providence, comme pour lui donner un démenti, fit apparaître en même temps, quoique venant de deux côtés opposés, deux nouveaux consommateurs, l'un à pied, l'autre à cheval. Celui qui était à pied, et qui avait l'air d'un officier d'aventures, venait par la route de gauche, c'est-à-dire par la route de Paris; celui qui était à cheval et qui portait un costume de page, venait par la route de droite, c'est-à-dire par la route de Flandre.

Mais, en franchissant le seuil de l'auberge, les pieds du piéton se trouvèrent sous ceux du cheval.

Le piéton poussa un juron et pâlit. Rien que ce juron indiquait le pays du jureur :

-- Ah! cap de Diou! s'écria-t-il.

Le cavalier, en écuyer de première force, fit décrire un demi-tour à gauche à son cheval, qu'il enleva sur les pieds de derrière, et, sautant à terre avant que les pieds de l'animal eussent retouché le sol, il se précipita vers le blessé, et, du ton de la plus vive sollicitude :

-- Oh! mon capitaine, dit-il, je vous fais toutes mes excuses.

-- Savez-vous, monsieur le page, dit le Gascon, que vous avez failli m'écraser?

-- Croyez, capitaine, reprit le jeune page, que j'en éprouve un violent chagrin.

-- Eh bien, consolez-vous, mon jeune maître, riposta le capitaine en faisant une grimace, prouvant qu'il n'était pas redevenu complètement maître de sa douleur; consolez-vous, vous venez de me rendre sans vous en douter, un énorme service, et je ne sais en vérité de quelle façon je pourrai le reconnaître.

-- Un service!

-- Énorme! répéta le Gascon.

-- Et comment cela, mon Dieu? demanda le page, voyant, aux mouvements nerveux qui agitaient la face de son interlocuteur, qu'il lui fallait une grande puissance sur lui-même pour ne point sacrer au lieu de sourire.

-- C'est bien simple, reprit le capitaine; il n'y a que deux choses qui me chagrinent souverainement en ce monde : les vieilles femmes et les bottes neuves; eh bien, depuis ce matin, je suis empêtré de bottes neuves avec lesquelles il m'a fallu venir de Paris ici. Je cherchais un moyen expéditif de les briser, et vous venez, en un tour de main, d'accomplir ce miracle à votre gloire éternelle. Je vous prie donc de faire état de moi, et, en toute occasion, de disposer de ma personne, qui se dit votre obligée.

-- Monsieur, dit le page en s'inclinant, vous êtes homme d'esprit, ce qui ne m'étonne pas, ayant entendu le juron dont vous m'avez salué; vous êtes courtois, ce qui ne m'étonne pas, devinant que vous êtes gentilhomme : j'accepte tout ce que vous m'offrez, en me mettant de mon côté bien à votre service.

-- Je présume que vous comptiez vous arrêter à cette auberge?

-- Oui, monsieur, pour quelques instants, répondit le jeune homme en attachant son cheval à un anneau scellé au mur à cet effet, opération que l'aubergiste lui vit accomplir avec des yeux étincelants de joie.

-- Et moi aussi, dit le capitaine. Allons, tavernier du diable, du vin, et du meilleur!

-- Voilà, messeigneurs! dit l'aubergiste se précipitant vers sa cuisine, voilà!

Cinq secondes après, il rentrait avec deux pots et deux verres, qu'il posa sur une table voisine de celle où était déjà assis le premier gentilhomme.

-- Avez-vous dans votre auberge, monsieur le tavernier, demanda le jeune page avec une voix douce comme une voix de femme, avez-vous une chambre où une jeune fille puisse se reposer une heure ou deux?

-- Nous n'avons que cette salle, répondit le tavernier.

-- Ah diable! voilà qui est fâcheux.

-- Vous attendez une femme, mon gaillard? dit mystérieusement le capitaine en passant sa langue sur ses lèvres, et en attrapant le bout de sa moustache qu'il se mit à mordiller.

-- Ce n'est point une femme pour moi, capitaine, répondit gravement le jeune homme; c'est la fille de mon noble maître, M. le maréchal de Saint-André.

-- Haü! grand double et triple Diou vivant! Seriez-vous donc au service de l'illustre maréchal de Saint-André?

-- J'ai cet honneur, monsieur.

-- Et vous croyez que le maréchal va descendre ici, dans ce taudis? Vous vous imaginez cela, mon jeune page?\dots{} Allons donc! fit le capitaine.

-- Il le faut bien; depuis quinze jours, monsieur le maréchal est malade au château de Villers-Cotterêts, et, comme il lui était impossible de se rendre à cheval à Paris, où il vient pour assister au tournoi du 29, qui a lieu à l'occasion des noces du roi Philippe II avec la princesse Élisabeth, et de la princesse Marguerite avec le duc Emmanuel-Philibert de Savoie, M. de Guise, dont le château est voisin du château de Villers-Cotterêts\dots{}

-- M. de Guise a un château dans le voisinage de Villers-Cotterêts? interrompit le capitaine, qui voulait prouver qu'il savait sa Cour : où prenez-vous donc ce château, jeune homme?

-- À Nanteuil-le-Haudouin, capitaine; c'est une acquisition qu'il vient de faire pour se trouver sur la route du roi quand le roi va à Villers-Cotterêts et qu'il en revient.

-- Ah! ah! c'est assez bien joué, ce me semble.

-- Oh! dit le jeune page en riant, ce n'est pas l'adresse qui manque à ce joueur-là.

-- Ni le jeu, dit le capitaine.

-- Je disais donc, reprit le page, que M. de Guise a envoyé son coche au maréchal et qu'il le ramène au petit pas; mais, si doux que soit le coche, et si doucement que le traînent les chevaux à Gonesse, monsieur le maréchal s'est senti fatigué, et M\up{me} Charlotte de Saint-André m'a envoyé en avant chercher une auberge où son père pût prendre quelque repos.

En entendant ces paroles, qui étaient dites à la table voisine de la sienne, le premier gentilhomme, celui qui se fâchait si écarlate quand on parlait mal des huguenots, prêta l'oreille et parut prendre à la conversation un intérêt des plus directs.

-- Per la crux Diou! fit le Gascon, je vous jure, jeune homme, que, si je connaissais à deux lieues à la ronde une chambre digne de recevoir ces deux capitaines, je ne céderais à personne, fût-ce à mon père, l'honneur de les y conduire; mais, par malheur, ajouta-t-il, je n'en connais pas.

Le gentilhomme huguenot fit un mouvement qui pouvait ressembler à un signe de mépris. Ce mouvement attira sur lui l'attention du capitaine.

-- Ah! ah! fit-il.

Et, se levant, il salua le huguenot avec une politesse recherchée et tourna, ce devoir accompli, la tête du côté du page; le huguenot se leva, comme avait fait le Gascon, salua poliment, mais sèchement, et tourna la tête du côté du mur. Le capitaine versa à boire au page, qui haussa son verre avant qu'il fût au tiers plein; puis, reprenant :

-- Ainsi vous disiez, jeune homme, que vous êtes au service de l'illustre maréchal de Saint-André, le héros de Cérisoles et de Renty\dots{} J'étais au siège de Boulogne, jeune homme, et je vis les efforts qu'il tenta pour se jeter dans la place. Ah! per ma fé! en voilà un qui n'a pas volé son titre de maréchal.

Puis, tout à coup, s'arrêtant et paraissant réfléchir :

-- Cap de Diou! dit-il; mais j'y pense, j'arrive de Gascogne, j'ai abandonné le château de mes pères pour me mettre au service de quelque prince de renom ou de quelque illustre capitaine. Jeune homme, n'y aurait-il point dans la maison du maréchal de Saint-André quelque place que pourrait convenablement remplir un brave officier comme moi? Je ne serai pas difficile sur les appointements, et, pourvu qu'on ne me donne ni vieilles femmes à distraire, ni bottes neuves à briser, je me fais fort de remplir, à la satisfaction de mon maître, la charge que l'on voudra bien me confier.

-- Ah! capitaine, dit le jeune page, vous me voyez tout marri, en vérité; mais, malheureusement, la maison de monsieur le maréchal est complète, et je doute que, le voulût-il, il pût accepter votre offre obligeante.

-- Morbleu! tant pis pour lui, car je puis me vanter d'être un sujet précieux pour les personnes qui m'emploient. Maintenant, prenons que je n'aie rien dit, et buvons.

Le jeune page avait déjà levé son verre pour faire raison au capitaine, lorsque, tout à coup, faisant un mouvement et prêtant l'oreille, il reposa son verre sur la table.

-- Pardon, capitaine, dit-il, mais j'entends le bruit d'un coche, et, comme les coches sont encore rares, je crois, sans trop m'avancer, pouvoir affirmer que c'est celui du duc de Guise; je vous demande donc la permission de vous quitter pour quelques instants.

-- Faites, mon jeune ami, faites, dit emphatiquement le capitaine; le devoir avant tout.

La permission que demandait le page était de pure courtoisie, car, avant même que le capitaine lui répondit, il était sorti précipitamment de l'auberge et avait disparu à l'angle du chemin.

\chapter{Les voyageurs}

Le capitaine profita de cette absence pour réfléchir et pour absorber, en réfléchissant, le pot de vin qu'il avait devant lui. Le premier pot de vin absorbé, il en demanda un second. Puis, comme si la matière de la réflexion lui eût manqué, ou que cette opération de l'esprit ne s'accomplît pas chez lui sans un pénible effort, à cause du peu d'habitude qu'il avait de s'y livrer, le capitaine retourna la tête du côté du huguenot, le salua avec cette politesse affectée dont il avait déjà donné des preuves et lui dit :

-- Per ma fé, monsieur, il me semble que je salue un compatriote.

-- Vous vous trompez, capitaine, répondit celui qu'il interpellait; car, si je ne m'abuse, vous êtes de la Gascogne, tandis que je suis de l'Angoumois.

-- Ah! vous êtes de l'Angoumois! s'écria le capitaine avec un air de surprise admirative; de l'Angoumois! Tiens! tiens! tiens!

-- Oui, capitaine; cela vous est-il agréable? demanda le huguenot.

-- Je le crois bien! aussi permettez-moi de vous en faire mon compliment : pays magnifique, fertile, coupé de charmantes rivières; les hommes y pétillent de courage, témoin feu Sa Majesté François I\up{er}; les femmes y pétillent d'esprit, témoin M\up{me} Marguerite de Navarre; enfin, je vous avoue, monsieur, que, si je n'étais pas de la Gascogne, je voudrais être de l'Angoumois.

-- C'est en vérité trop d'honneur pour ma pauvre province, monsieur, dit le gentilhomme angoumois, et je ne sais quels remerciements vous faire!

-- Oh! rien n'est plus facile, monsieur, que de me prouver le peu de reconnaissance que vous voulez bien accorder à ma brutale franchise. Faites-moi l'honneur de trinquer avec moi à la gloire et à la prospérité de vos compatriotes.

-- Avec le plus grand plaisir, capitaine, dit le huguenot en transportant son pot et son verre sur un des angles de la table devant laquelle était assis le Gascon, et que l'absence du page avait laissée au seul occupant.

Après la santé portée à la gloire des enfants de l'Angoumois, le gentilhomme huguenot, pour ne pas demeurer en reste de courtoisie, porta le même toast à la prospérité et à la gloire des enfants de la Gascogne.

-- Puis, comme la politesse était rendue à celui qui l'avait faite, le gentilhomme angoumois reprit son pot et son verre, s'apprêtant à retourner à sa place.

-- Oh! monsieur, dit le Gascon, ce serait une connaissance trop tôt interrompue; faites-moi donc la grâce d'achever votre pot de vin à cette table.

-- Je craignais de vous incommoder, monsieur, dit civilement mais froidement le huguenot.

-- M'incommoder? Jamais! D'ailleurs, monsieur, mon avis est que les meilleures et les plus complètes connaissances se font à table. Il est bien rare qu'il n'y ait pas la valeur de trois verres dans un pot de vin, n'est-ce pas?

-- En effet, monsieur, c'est bien rare, répondit le huguenot cherchant visiblement où son interlocuteur en voulait venir.

-- Eh bien, mettons une santé à chaque verre de vin. M'accordez-vous une santé par verre?

-- Je vous l'accorde, monsieur.

-- Quand on s'est entendu pour porter en même temps et du fond du coeur la santé de trois hommes, c'est qu'on est d'esprit, d'opinions et de principes pareils.

-- Il y a du vrai dans ce que vous dites, monsieur.

-- Du vrai! du vrai! vous dites qu'il y a du vrai; par le sang-Diou! monsieur, c'est la vérité pure.

Puis, avec son plus charmant sourire :

-- Pour commencer la connaissance, monsieur, et pour faire éclater au jour la similitude de nos opinions, permettez-moi donc, comme première santé, de vous proposer celle de l'illustre connétable de Montmorency.

Le gentilhomme, qui avait déjà, de confiance, levé son verre et épanoui son visage, redevint grave et posa son verre sur la table.

-- Vous m'excuserez, monsieur, dit-il; mais, à l'endroit de cet homme, il m'est impossible de vous faire raison. M. de Montmorency est mon ennemi personnel.

-- Votre ennemi personnel?

-- Autant qu'un homme dans sa position peut l'être d'un homme dans la mienne, autant que le grand peut être l'ennemi du petit.

-- Votre ennemi personnel! En ce cas, de cette heure, il devient le mien, d'autant plus que je vous avoue que je ne le connais aucunement et que je n'ai pas pour lui une profonde tendresse. Mauvaise réputation : avare, rabroueur, paillard, se faisant battre comme un niais, prendre comme un sot. Où diable avais-je donc l'idée de vous offrir une pareille santé? Permettez donc que je reprenne ma revanche en vous offrant une autre. À l'illustre maréchal de Saint-André!

-- Par ma foi! vous tombez mal, capitaine, répondit le gentilhomme huguenot, accomplissant pour le maréchal de Saint-André le même jeu de scène qu'il avait accompli pour le connétable. Je ne bois pas à la santé d'un homme que je n'estime pas, d'un homme prêt à tout faire pour des honneurs ou de l'argent, d'un homme qui vendrait sa femme ou sa fille, comme il a vendu sa conscience, si on lui en donnait le même prix.

-- Oh! cap de Diou! que me dites-vous là? s'écria le Gascon. Comment! je voulais boire à la santé d'un pareil homme?\dots{} Où diable avais-tu donc l'esprit, capitaine? continua le Gascon se réprimandant lui-même. Ah! l'ami, si tu veux garder l'estime des honnêtes gens, il ne faut plus faire de pareilles bévues.

Puis, changeant d'interlocuteur, et s'adressant au huguenot :

-- Monsieur, dit-il, à partir de ce moment, je tiens le maréchal de Saint-André dans le même mépris que vous le tenez vous-même. Aussi, ne voulant pas vous laisser sous l'impression de l'erreur que j'ai commise, je viens vous proposer une troisième santé, à laquelle, je l'espère, vous n'aurez rien à redire.

-- Laquelle, capitaine?

-- À la santé de l'illustre François de Lorraine, duc de Guise! au défenseur de Metz! au vainqueur de Calais! au vengeur de Saint-Quentin et de Gravelines! au réparateur des bévues du connétable de Montmorency et du maréchal de Saint-André!\dots{} Ah!

-- Capitaine, dit le jeune homme en pâlissant, vous jouez de malheur avec moi; car j'ai fait un voeu.

-- Lequel, monsieur? et croyez que, si je puis concourir à son accomplissement\dots{}

-- J'ai juré que celui dont vous me proposez la santé ne mourrait que de ma main.

-- Pécaïre! dit le Gascon.

Le huguenot fit un mouvement pour se lever.

-- Comment! s'écria le Gascon. Que faites-vous donc, monsieur?

-- Monsieur, dit le huguenot, l'essai est fait; les trois santés sont portées, et, comme nous ne paraissons pas du même avis sur les hommes, il serait à craindre que ce ne fût bien pis quand nous en arriverons aux principes.

-- Haü! grand double et triple Diou vivant! il ne sera pas dit, monsieur, que des hommes faits pour s'entendre se sont brouillés pour des hommes qu'ils ne connaissent point; car je ne connais ni le duc de Guise, ni le maréchal de Saint-André, ni le connétable de Montmorency; prenons donc que j'ai eu l'imprudence de porter la santé de trois grands diables : Satan, Lucifer et Astaroth; vous me faites observer, à la troisième santé, que je perds mon âme : je retourne en arrière, et lestement. Me voilà donc au point d'où je suis parti, et, comme nos verres sont pleins, nous allons, s'il vous plaît, les boire à nos santés respectives. Dieu vous donne de longs et glorieux jours, monsieur! voilà ce que je lui demande du plus profond de mon coeur.

-- Le souhait est trop plein de courtoisie pour que je ne vous le rende point, capitaine.

Et, cette fois, l'Angoumois vida son verre, suivant l'exemple du capitaine, qui avait déjà vidé le sien.

-- Eh bien, voilà donc une affaire arrangée, dit le Gascon en faisant clapper sa langue, et nous nous entendons à merveille; ainsi donc, à partir de ce jour, monsieur, vous pouvez disposer de moi comme de l'ami le plus dévoué.

-- Je me mets également à votre disposition, capitaine, répondit le huguenot avec sa courtoisie ordinaire.

-- Quant à moi, continua le Gascon, j'ajouterai, monsieur, que je n'attends qu'une occasion de vous rendre service.

-- Moi de même, répondit l'Angoumois.

-- Sincèrement, mon gentilhomme?

-- Sincèrement, mon capitaine.

-- Eh bien, cette occasion que vous cherchez de me rendre service, je crois que vous l'avez trouvée.

-- Est-il possible que j'aie eu ce bonheur?

-- Oui, per la crux Diou! ou je me trompe fort, ou vous l'avez sous la main.

-- Parlez, alors.

-- Voici la chose : j'arrive de Gascogne; j'ai abandonné le château de mes pères, où j'engraissais à vue d'oeil et d'une façon déplorable; mon barbier m'a recommandé l'exercice, et je viens à Paris dans l'intention de me livrer à un exercice salutaire. Il va sans dire que j'ai choisi la carrière des armes. Ne connaîtriez-vous pas, dans l'Angoumois, quelque bonne place qu'un capitaine gascon pût remplir, pourvu qu'on ne lui donne pas de vieilles femmes à distraire ou des bottes neuves à briser? J'ose me flatter, monsieur, que, dans ce cas, je remplirai avantageusement les emplois que l'on me confiera.

-- Je le voudrais, capitaine, répondit l'Angoumois; malheureusement, j'ai quitté fort jeune mon pays et je n'y connais personne.

-- Par les entrailles du saint-père! monsieur, voilà qui est malheureux tout à fait; mais, j'y songe, mon gentilhomme, peut-être connaissez-vous quelque bout de condition dans une autre province; je ne tiens pas absolument à l'Angoumois, qui est, à ce que l'on assure, un pays de fiévreux, ou bien quelque vertueux seigneur de grande race auquel vous pourrez me recommander? Il ne serait pas tout à fait vertueux, que je m'en accommoderais encore, pourvu que Dieu lui eût départi en bravoure ce qu'il lui aurait refusé en vertu.

-- Je regrette vivement, capitaine, de ne pouvoir servir en rien un homme aussi accommodant que vous êtes; mais je suis un pauvre gentilhomme comme vous, et j'aurais un frère, que je ne saurais le faire vivre du superflu de ma bourse ou du superflu de mon crédit.

-- Par le bon larron! s'écria le Gascon, voilà qui est décidément très fâcheux; mais, comme l'intention y était, mon gentilhomme, continua le capitaine en se levant et en resserrant la boucle de son épée, je vous en ai, d'honneur, la même obligation.

Et il salua le huguenot, qui lui rendit son salut, reprit son pot et son verre et retourna s'asseoir à sa première place.

Au reste, l'arrivée du coche opéra sur chacun des acteurs que nous avons mis en scène un effet différent.

Nous avons vu le gentilhomme angoumois reprendre sa première place, qui lui permettait de tourner le dos à la porte.

Le capitaine gascon resta debout, comme il convenait à un cadet de famille en face des hautes illustrations annoncées par le page; enfin, l'aubergiste et sa femme, se précipitant vers la porte, afin de se mettre à la disposition des voyageurs que leur bonne fortune amenait chez eux.

Le page, qui, pour ne point souiller ses vêtements par le contact de la route boueuse et défoncée, se tenait debout sur le triple marchepied du coche, sauta à terre et ouvrit la portière. Un homme de haute mine, portant une large cicatrice à la joue, en descendit le premier.

C'était François de Lorraine, duc de Guise, surnommé le Balafré, depuis la terrible blessure qu'il avait reçue à Calais. Il portait l'écharpe blanche, à la frange et aux fleurs de lis d'or, insigne de son grade de lieutenant général des armées du roi. Ses cheveux étaient coupés court et en brosse; il portait le toquet de velours noir à plumes blanches, à la mode à cette époque, le pourpoint gris perle et argent, qui étaient ses couleurs favorites, des chausses et un manteau de velours écarlates, avec de longues bottes, qui pouvaient au besoin se tirer jusqu'au haut de la cuisse ou se rabattre au-dessous du genou.

-- Mais c'est véritablement le déluge, dit-il en prenant pied au milieu des flaques d'eau qui émaillaient le devant de la porte de l'auberge.

Puis, se retournant vers le coche et se penchant à l'intérieur :

-- Voyons, continua-t-il, vous ne pouvez cependant pas, chère Charlotte, mettre vos jolis petits pieds dans cette grosse vilaine boue.

-- Que faire, alors? demanda une petite voix douce et flûtée.

-- Mon cher maréchal, continua le duc, voulez-vous me permettre d'emporter votre fille entre mes bras? Cela me rajeunira de quatorze ans; car il y a quatorze ans aujourd'hui même, ma belle filleule, que je vous enlevai ainsi de votre berceau. Allons, charmante colombe, continua-t-il, sortez de votre arche.

Et, prenant la jeune fille entre ses bras, il la déposa en trois enjambées dans l'intérieur de la salle.

Le titre de colombe que le galant duc de Guise avait donné à sa filleule, dont il était question de faire sa belle-fille, n'était aucunement usurpé : il était, en effet, impossible de voir un oiseau plus blanc, plus langoureux, plus mignon que celui que le duc venait d'emporter entre ses bras et de déposer sur les dalles humides de l'auberge.

La troisième personne qui descendit, ou plutôt qui essaya de descendre du coche, était le maréchal de Saint-André. Il appela son page; mais, quoique celui-ci fût à trois pas à peine de lui, il ne l'entendit point. En véritable page qu'il était, il couvait amoureusement des yeux la fille de son maître.

-- Jacques! Jacques! répétait le maréchal. Ah çà! mais viendras-tu ici, petit drôle?

-- Je suis là! s'écria le jeune page en se retournant vivement; je suis là, monsieur le maréchal!

-- Morbleu! dit celui-ci, je le vois bien, que tu es là; mais ce n'est point là que tu devrais être, maroufle! c'est ici, au bas de ce marchepied. Tu sais bien que, momentanément, je suis empêché, petit drôle! Aïe! ouf! tonnerre!

-- Pardon, monsieur le maréchal, dit le page confus, en présentant son épaule à son maître.

-- Appuyez-vous sur moi, monsieur le maréchal, dit le duc en présentant son bras au podagre.

Le maréchal profita de la permission, et, soutenu par ce double appui, fit à son tour son entrée dans l'auberge.

C'était, à cette époque un homme d'une cinquantaine d'années, aux joues roses et fleuries, quelque peu pâlies pour le moment par l'indisposition dont il était atteint, à la barbe rousse, aux cheveux blonds, aux yeux bleus, et l'on sentait à la première vue, que, dix ou douze ans avant l'époque où nous sommes arrivés, le maréchal de Saint-André devait être un des plus beaux cavaliers de son temps.

Il alla s'asseoir, avec quelque peine, sur une espèce de fauteuil de paille qui semblait l'attendre au coin de la cheminée, c'est-à-dire dans l'angle opposé à celui où se trouvaient le capitaine gascon et le gentilhomme angoumois. Le duc présenta à M\up{lle} Charlotte de Saint-André la chaise de paille sur laquelle nous avons vu chevaucher l'aubergiste au commencement du précédent chapitre, et lui, s'accommodant d'un tabouret, fit signe à l'hôtelier de faire grand feu dans la cheminée; car, quoiqu'on fût en plein été, l'humidité était telle que le feu devenait un accessoire de toute nécessité.

En ce moment, la pluie redoublait tellement et tombait avec une telle violence, que l'eau commençait à entrer dans l'auberge par la porte ouverte, comme par une digue rompue ou par une écluse qu'on eût oublié de fermer.

-- Holà! tavernier, cria le maréchal, fermez donc notre porte! Voulez-vous nous noyer tout vifs?

L'aubergiste donna à sa femme le fagot qu'il apportait, lui laissant le soin, comme à une autre vestale, d'allumer le feu, et courut à la porte pour exécuter l'ordre du maréchal. Mais, au moment où il réunissait toutes ses forces pour faire tourner l'huis sur ses gonds, on entendit sur la route le galop rapide d'un cheval.

En conséquence, le digne homme s'arrêta, de peur que le voyageur, la porte de l'auberge fermée, ne la crût ou pleine ou déserte, et, dans l'une ou l'autre hypothèse, ne passât outre.

-- Pardon, monseigneur, dit-il en passant la tête par l'entrebâillement de la porte, mais je crois que voilà un voyageur qui m'arrive.

En effet, un cavalier s'arrêta devant l'auberge, sauta à bas de son cheval, et, jetant la bride aux mains du tavernier :

-- Conduis cette bête à l'écurie, lui dit-il, et ne lui épargne ni le son ni l'avoine.

Et, entrant vivement dans l'auberge, que n'éclairait pas encore le feu, il secoua son chapeau ruisselant de pluie, sans faire attention qu'il inondait de gouttes d'eau toutes les personnes qui occupaient la salle. La première victime de cette averse fut le duc de Guise, qui, se levant vivement, ne fit qu'un bond jusqu'à l'étranger, en s'écriant :

-- Hé! monsieur le drôle, ne pouvez-vous donc prêter attention à ce que vous faites?

À cette apostrophe, le nouveau venu se retourna, et, en se retournant, d'un mouvement rapide comme la pensée, mit l'épée à la main. Sans doute M. de Guise eût-il payé cher le mot dont il avait salué l'étranger, si, bien plus que devant l'épée, il n'eût reculé devant le visage.

-- Comment, prince, c'est vous, dit-il.

Celui que le duc de Guise venait de saluer du nom de prince n'eut besoin que de jeter un regard sur l'illustre capitaine lorrain pour le reconnaître à son tour.

-- Mais oui, c'est moi-même, monsieur le duc, répondit-il, presque aussi étonné de le trouver installé dans cette auberge borgne, que celui-ci avait été étonné de l'y voir entrer.

-- Avouez, prince, qu'il faut que la pluie aveugle bien un homme, puisque j'ai pu prendre Votre Altesse pour un écolier du landi.

Puis, s'inclinant :

-- J'en fais mes excuses bien sincères à Votre Altesse, dit-il.

-- Cela n'en vaut vraiment pas la peine, duc, dit le dernier arrivé avec un air d'aisance et de supériorité qui lui était habituel. Et par quel hasard vous trouvez-vous ici, vous que je croyais en votre comté de Nanteuil?

-- J'en arrive, en effet, prince.

-- Par la route de Saint-Denis?

-- Nous avons fait un coude à Gonesse pour voir, en passant, la foire du landi.

-- Vous, duc? Passe encore pour moi, dont la frivolité devient proverbiale, grâce à mes amis. Mais le grave, le sévère duc de Guise se détournant de sa route pour voir une fête d'écoliers\dots{}

-- Aussi n'est-ce point moi qui ai eu cette idée, prince. Je revenais avec le maréchal de Saint-André, et sa fille, ma filleule Charlotte, qui est une petite capricieuse, a voulu voir ce que c'était que la célèbre foire du landi, et, surpris par la pluie, nous avons abordé ici.

-- Le maréchal est donc là? demanda le prince.

-- Le voici, dit le duc en démasquant les deux personnes dont le prince avait bien vu dans la demi-teinte se modeler le groupe, mais n'avait pas, à cause de l'obscurité, distingué les traits.

Le maréchal fit un effort et se leva en se soutenant à son fauteuil.

-- Maréchal, dit le prince en allant à lui; excusez-moi de ne pas vous avoir reconnu; mais, outre que cette salle est obscure comme une cave, ou plutôt que cette cave est sombre comme une prison, je suis tellement aveuglé par la pluie, que je serais capable, comme monsieur le duc, de confondre un gentilhomme avec un manant. Heureusement, mademoiselle, continua le prince se tournant vers la jeune fille et la regardant avec admiration, heureusement, la vue me revient peu à peu, et je plains de tout mon coeur les aveugles auxquels il n'est point donné de pouvoir contempler un visage comme le vôtre.

Ce compliment à brûle-pourpoint fit monter le rouge au visage de la jeune fille. Elle leva les yeux pour regarder celui qui venait de lui adresser la première flatterie qu'elle eût peut-être reçue; mais elle les baissa aussitôt, éblouie par les éclairs que jetaient ceux du prince.

Nous ignorons quelle fut son impression; mais certainement elle dut être pleine de douceur et de charme, car il est difficile qu'une jeune fille de quatorze ans arrêtât son regard sur un visage plus ravissant que ne l'était celui de ce cavalier de vingt-neuf ans, que l'on appelait prince et que l'on saluait du titre d'altesse.

C'était, en effet, un cavalier accompli que Louis I\up{er} de Bourbon, prince de Condé.

Né le 7 mai 1530, il venait d'accomplir, comme nous l'avons dit, sa trentième année, à l'époque où commence ce récit.

Il était plutôt petit que grand, mais admirablement pris dans sa taille. Ses cheveux châtains, coupés ras, ombrageaient des tempes luisantes, où un phrénologue de notre temps eût trouvé toutes les bosses de l'intelligence suprême. Ses yeux, d'un bleu de lapis-lazuli, étaient d'une douceur et d'une tendresse indicibles, et, si des sourcils épais n'eussent un peu durci ce visage, qu'une barbe blonde adoucissait encore, on eût pris le prince pour un bel écolier, tout frais sorti du giron maternel; et cependant parfois cet oeil charmant, limpide comme l'azur du ciel, était empreint d'une énergie farouche; ce qui le faisait comparer, par les beaux esprits de l'époque, à un fleuve, doux selon les rayons qui l'éclairent, redoutable selon les tempêtes qui l'agitent. En un mot, il portait sur son visage ce caractère dominant, c'est-à-dire le courage physique et le besoin d'amour poussés au suprême degré.

Dans ce moment, grâce à la porte fermée et au feu flambant dans l'âtre, la salle de l'auberge s'illumina de lueurs fantastiques, éclairant de façons diverses et capricieuses les deux groupes qui occupaient, l'un, l'angle de droite, l'autre, l'angle de gauche; en outre, les éclairs qui glissaient entre les ouvertures supérieures faisaient, de temps en temps, passer sur les visages des reflets bleuâtres, qui donnaient aux personnages, les plus jeunes et les mieux vivants, des aspects de créatures habitant un autre monde. Cette impression était si réelle, qu'elle gagna même l'aubergiste, qui, voyant que, quoiqu'il fût sept heures du soir à peine, la nuit semblait tout à fait venue, alluma une lampe qu'il posa sur le manteau de la cheminée, au-dessus du groupe du prince de Condé, du duc de Guise, du maréchal de Saint-André et de sa fille.

Au lieu de diminuer, la pluie redoublait; on ne pouvait donc songer à s'éloigner; à cette pluie se joignait, venant de la rivière, un vent si terrible, que les volets de l'auberge battaient contre la muraille, et que l'auberge elle-même tremblait du faîte à la base. En supposant le coche sur la route, il eût incontestablement été emporté, caisse et chevaux, par la tempête. Les voyageurs résolurent donc de demeurer dans l'auberge tant que durerait cet épouvantable ouragan.

Tout à coup, au milieu de ce tumulte effroyable des éléments, de cette pluie ruisselant sur les têtes, de ces volets battant la muraille, de ces tuiles arrachées à la couverture et se brisant contre terre, on entendit frapper à la porte, et une voix gémissante répéta d'un accent qui allait s'affaiblissant chaque fois :

-- Ouvrez! ouvrez! Au nom de Notre-Seigneur, ouvrez!

En entendant frapper, l'aubergiste, qui croyait à l'arrivée d'un nouveau voyageur, s'était élancé pour ouvrir la porte; mais, en reconnaissant la voix, il s'arrêta au beau milieu de la salle, et, secouant la tête :

-- Tu te trompes de porte, vieille sorcière. Ce n'est point ici qu'il faut frapper, si tu veux qu'on t'ouvre.

-- Ouvrez, maître tavernier, répéta la même voix plaintive; il y a vraiment péché à laisser une pauvre vieille dehors par le temps qu'il fait.

-- Tourne le manche de ton balai de l'autre côté, fiancée du diable! répondit l'aubergiste à travers la porte; il y a ici trop illustre compagnie pour toi.

-- Et pourquoi, demanda le prince de Condé, révolté de la dureté de son hôte, pourquoi n'ouvres-tu pas à cette pauvre femme?

-- Parce que c'est une sorcière, Votre Altesse, la sorcière d'Andilly, une vieille misérable que l'on devrait brûler, pour l'exemple, au milieu de la plaine Saint-Denis, qui ne rêve que plaies et bosses, qui ne prédit que grêle et tonnerre. Je suis sûr qu'elle aura eu à se venger de quelque pauvre paysan et que c'est elle qui est cause de ce chien de temps.

-- Sorcière ou non, dit le prince, allons, ouvre-lui. Il n'est pas permis de laisser une créature humaine à la porte par une pareille tempête.

-- Puisque Votre Altesse le désire, dit le tavernier, je vais ouvrir à cette vieille hérétique; mais je souhaite que Votre Altesse ne s'en repente pas; car il arrive malheur partout où elle passe.

Le tavernier, forcé d'obéir malgré sa répugnance, ouvrit la porte; et l'on vit entrer ou plutôt tomber une vieille femme aux cheveux gris épars et flottants, vêtue d'une robe de laine rouge toute déchirée et d'un grand manteau qui, dans le même état que la robe, retombait jusque sur ses talons.

Le prince de Condé s'avança, tout prince qu'il était, pour aider la sorcière à se relever, car c'était le meilleur coeur qu'il y eût au monde. Mais le tavernier s'interposa, et, remettant la vieille sur ses jambes :

-- Remercie M. le prince de Condé, sorcière, dit-il; car, sans lui, tu peux bien être sûre que je t'eusse, pour le bien de la ville et de ses environs, laissée crever à la porte.

La sorcière, sans demander où était le prince, alla droit à lui, s'agenouilla et baisa le bas de son manteau.

Le prince laissa tomber sur la pauvre créature un regard plein de pitié.

-- Tavernier, dit-il, un pot de vin et de ton meilleur à cette pauvre femme. Va boire un peu, vieille, continua-t-il; cela te réchauffera.

La vieille alla s'asseoir devant une des tables placées au fond de la salle; elle se trouvait ainsi placée en face de la porte d'entrée, ayant à sa droite le groupe des princes, du maréchal de Saint-André et de sa fille; à sa gauche, celui du capitaine gascon, du gentilhomme angoumois et du jeune page.

Le gentilhomme angoumois était retombé dans une rêverie profonde. Le jeune page était ébloui dans la contemplation des charmes de M\up{lle} de Saint-André. Le capitaine gascon seul avait toute sa liberté d'esprit; il pensa que, la vieille femme ne fût-elle sorcière que la dixième partie de ce qu'avait prétendu le tavernier, ce serait toujours une lumière pour guider ses pas à la recherche de cette condition dont il s'était informé au gentilhomme angoumois et au jeune page, et dont ceux-ci n'avaient pu lui donner aucune nouvelle.

Enjambant donc par-dessus son banc, il alla se planter devant la sorcière, qui venait, avec une satisfaction marquée, de boire un premier verre de vin, et, les jambes écartées, la main gauche à la poignée de l'épée, la tête inclinée sur la poitrine, couvrant la vieille femme de son regard à la fois plein de finesse et de persévérance :

-- Holà, sorcière! dit-il, est-ce que tu lis véritablement dans l'avenir?

-- Avec l'aide de Dieu, messire, oui, quelquefois.

-- Est-ce que tu pourrais me tirer mon horoscope?

-- J'essayerai, si c'est votre désir.

-- Eh bien, c'est mon désir.

-- Alors, je suis à vos ordres.

-- Tiens, voici ma main; car c'est dans la main que vous lisez, vous autres bohèmes, n'est-ce pas?

-- Oui.

La sorcière, de ses mains décharnées et noires, prit la main du capitaine, presque aussi sèche et aussi noire que la sienne.

-- Que voulez-vous que je vous dise d'abord? demanda-t-elle.

-- Je veux que tu me dises d'abord si je ferai fortune.

La sorcière examina longuement la main du Gascon.

Celui-ci, impatient de ne pas voir la sorcière se prononcer, hocha la tête; puis, d'un air de doute :

-- Comment diable peux-tu lire dans la main d'un homme s'il fera fortune? demanda-t-il.

-- Oh! bien facilement, messire; seulement, c'est mon secret.

-- Voyons ton secret?

-- Si je vous le dis, capitaine, répondit la sorcière, ce ne sera plus mon secret, mais le vôtre.

-- Tu as raison, garde-le; mais hâte-toi! Tu me chatouilles la main, bohème, et je n'aime pas que les vieilles femmes me chatouillent la main.

-- Vous ferez fortune, capitaine.

-- Vraiment, sorcière?

-- Sur la croix!

-- Oh! cap de Diou! bonnes nouvelles!\dots{} Et crois-tu que ce sera bientôt?

-- Dans quelques années.

-- Diable! j'aimerais mieux que ce fût plus vite; dans quelques jours, par exemple.

-- Je puis dire le résultat des événements, mais non hâter leur marche.

-- Et cela me donnera-t-il beaucoup de peine?

-- Non; mais cela pourra en causer beaucoup aux autres.

-- Que veux-tu dire?

-- Je veux dire que vous êtes ambitieux, capitaine.

-- Ah! per la crux Diou! c'est la vérité, bohème.

-- Eh bien, pour arriver à votre but, tous les chemins vous seront bons.

-- Oui; montre-moi seulement celui que je dois suivre, et tu verras.

-- Oh! vous le prendrez bien de vous-même, si terrible qu'il soit.

-- Et que deviendrai-je, voyons, en suivant ce chemin terrible?

-- Vous deviendrez assassin, capitaine.

-- Sang du Christ! s'écria le Gascon, tu n'es qu'une carogne et tu peux aller tirer tes horoscopes à ceux qui sont assez bêtes pour y croire.

Et, couvrant la vieille d'un regard d'indignation, il alla se rasseoir tout en grommelant :

-- Assassin! assassin! moi!\dots{} Apprends, sorcière, qu'il faudrait que ce fût pour une bien grosse somme!

-- Jacques, dit alors, en s'adressant au jeune page, M\up{lle} de Saint-André, qui avait suivi le manège du capitaine, et qui, les oreilles dilatées par une curiosité de quatorze ans, n'avait pas perdu un mot de ce dialogue échangé entre la sorcière et le Gascon, Jacques, faites-vous donc tirer votre horoscope à votre tour; cela m'amusera.

Le jeune homme que l'on interpellait pour la seconde fois du nom de Jacques, et qui n'était autre que le page, se leva sans faire une observation, et, avec l'attitude et la spontanéité de l'obéissance absolue, il s'approcha de la sorcière.

-- Voici ma main, bonne femme, dit-il; voulez-vous me tirer mon horoscope, comme vous venez de le faire au capitaine?

-- Bien volontiers, mon bel enfant, dit-elle.

Et, prenant cette main, blanche comme celle d'une femme, que lui présentait le jeune homme, elle secoua la tête.

-- Eh bien, vieille, demanda le page, vous ne voyez rien de bon dans cette main, n'est-ce pas?

-- Vous serez malheureux, vous.

-- Ah! pauvre Jacques, dit, moitié raillerie, moitié sollicitude, la jeune fille qui avait provoqué la prédiction.

Le jeune homme sourit avec mélancolie, et sa bouche murmura :

-- Je ne le serai pas, je le suis.

-- C'est l'amour qui causera toutes vos infortunes, continua la vieille.

-- Mourrai-je jeune, au moins? continua le page.

-- Hélas! oui, mon pauvre enfant : à vingt-quatre ans.

-- Tant mieux!

-- Comment, Jacques, tant mieux?\dots{} Que dites-vous donc là?

-- Puisque je dois être malheureux, à quoi bon vivre? répondit le jeune homme. Et mourrai-je au moins sur un champ de bataille?

-- Non.

-- Dans mon lit?

-- Non.

-- Par accident?

-- Non.

-- Comment donc mourrai-je, vieille?

-- Je ne puis vous dire précisément comment vous mourrez; mais je puis vous dire la cause de votre mort.

-- Et quelle sera cette cause?

La vieille baissa la voix :

-- Vous serez assassin! dit-elle.

Le jeune homme devint pâle comme si l'événement prédit était déjà arrivé. Et, regagnant sa place la tête basse :

-- Merci, vieille, dit-il; que ce qui est écrit s'accomplisse!

-- Eh bien, demanda le capitaine au page, que vous a dit cette damnée vieille, mon jeune muguet?

-- Rien que je puisse répéter, capitaine, répondit celui-ci.

Le capitaine se retourna vers l' Angoumois :

-- Eh bien, mon brave gentilhomme, dit-il, n'êtes-vous pas curieux, vous aussi, de tenter le sort? Voyons, vraie ou fausse, bonne ou mauvaise, une prédiction fait toujours passer un instant.

-- Pardonnez-moi, répondit le gentilhomme, qui parut sortir tout à coup de sa rêverie; j'ai, au contraire, quelque chose de très important à demander à cette femme.

Et, se levant, il alla droit à la sorcière avec cette précision de mouvement qui indique chez celui qui la possède la force et la ténacité de la volonté.

-- Magicienne, dit-il d'une voix sombre et en lui tendant une main nerveuse, réussirai-je dans ce que je veux entreprendre?

La sorcière prit la main qu'on lui présentait; mais, après l'avoir regardée une seconde, elle la laissa retomber avec une espèce d'épouvante.

-- Oh! oui, dit-elle, vous réussirez, pour votre malheur.

-- Mais je réussirai?

-- À quel prix, Jésus Dieu!

-- Au prix de la mort de mon ennemi, n'est-ce pas?

-- Oui.

-- Que m'importe, alors?

Et le gentilhomme retourna à sa place, en lançant au duc de Guise un regard d'indicible haine.

-- Étrange! étrange! étrange! murmura la vieille, assassins tous trois!

Et elle regarda avec une sorte de terreur le groupe composé par le capitaine gascon, par le gentilhomme angoumois et par le jeune page. Cette scène de chiromancie avait été attentivement suivie des yeux par les hôtes illustres qui occupaient le côté opposé de la salle. Nous disons des yeux, parce que, ne pouvant tout entendre, ils avaient du moins pu tout voir.

Or, quelque peu de confiance que l'on ait dans les sorciers, on est toujours curieux d'interroger cette sombre science qu'on appelle la magie, soit pour qu'elle vous prédise mille félicités et qu'on lui donne raison, soit pour qu'elle vous prédise mille infortunes et qu'on l'accuse de mentir. Ce fut sans doute ce qui poussa le maréchal de Saint-André à interroger la vieille.

-- Je n'ajoute qu'une foi médiocre à tous ces badinages, dit-il; mais je dois avouer que, dans mon enfance, une bohémienne m'a prédit ce qui m'arriverait jusqu'à cinquante ans; or, j'en ai cinquante-cinq, et je ne serais point fâché qu'une autre me prédît maintenant ce qui m'arrivera jusqu'à ma mort\dots{} Approche donc, fille de Belzébuth, ajouta-t-il en s'adressant à la vieille.

La sorcière se leva et s'approcha du groupe.

-- Voici ma main, dit le maréchal; voyons, parle, et parle haut; que m'annonces-tu de bon?

-- Rien, monsieur le maréchal.

-- Rien? Diable! ce n'est pas grand-chose; et de mauvais?

-- Ne m'interrogez pas, monsieur le maréchal.

-- Si fait, parbleu! je t'interrogerai. Voyons! dis, que lis-tu dans ma main?

-- Interruption violente de la ligne de la vie, monsieur le maréchal.

-- Ce qui veut dire que je n'ai pas longtemps à vivre, hein?

-- Mon père! murmura la jeune fille le suppliant du regard de ne pas aller plus loin.

-- Laisse donc, Charlotte, dit le maréchal.

-- Écoutez cette belle enfant, dit la sorcière.

-- Allons, achève, bohème! Donc, je mourrai bientôt?

-- Oui, monsieur le maréchal.

-- Mourrai-je de mort violente ou de mort naturelle?

-- De mort violente. Vous recevrez la mort sur le champ de bataille, mais non d'un ennemi loyal.

-- De la main d'un traître, alors?

-- De la main d'un traître.

-- C'est-à-dire?\dots{}

-- C'est-à-dire que vous serez assassiné.

-- Mon père! murmura la jeune fille en frissonnant et en se serrant contre le maréchal.

-- Est-ce que tu ajoutes foi à toutes ces diableries? dit celui-ci en l'embrassant au front.

-- Non, mon père, et cependant mon coeur bat dans ma poitrine comme si ce malheur que l'on vous prédit allait vous arriver.

-- Enfant! dit le maréchal en haussant les épaules; tiens, montre-lui ta main à ton tour et que ses prédictions ajoutent à ta vie tous les jours qu'elles retranchent de la mienne.

Mais la jeune fille refusa obstinément.

-- Alors, je vais vous donner l'exemple, mademoiselle, dit le duc de Guise en tendant sa main à la sorcière.

Puis, avec un sourire :

-- Je te préviens, bohème, que l'on m'a déjà trois fois tiré mon horoscope, et qu'il a trois fois donné un résultat funèbre; pour l'honneur de la magie, ne le fais pas mentir.

-- Monseigneur, dit la vieille après avoir examiné la main du duc, je ne sais ce qu'on vous a prédit jusqu'à présent; mais voici ce que je vous prédis, moi.

-- Voyons!

-- Vous mourrez, comme le maréchal de Saint-André, assassiné.

-- C'est parfaitement cela, dit le duc, et il n'y a pas moyen d'y échapper. Tiens, prends cela, et va-t'en au diable.

Et il jeta une pièce d'or à la sorcière.

-- Ah ça! mais c'est une tuerie de gentilshommes que nous prédit cette sorcière! Je commence à regretter de l'avoir fait entrer, duc, et, pour ne pas avoir l'air d'échapper seul à la destinée, ma foi! à mon tour, vieille!

-- Croyez-vous donc aux sorcières, prince? demanda le duc de Guise.

-- Ma foi! duc, j'ai vu tant de prédictions manquer, tant d'horoscopes s'accomplir, que je vous dirai comme Michel Montaigne : \og Que sais-je?\fg Tiens, bonne femme, voici ma main : qu'y vois-tu? Bon ou mauvais, dis tout.

-- Voici ce que je vois dans votre main, monseigneur : une vie pleine d'amour et de combats, de plaisirs et de dangers, terminée par une mort sanglante.

-- Serai-je donc assassiné?

-- Oui, monseigneur.

-- Comme M. le maréchal de Saint-André, comme M. de Guise.

-- Comme eux.

-- Que tu dises vrai ou faux, bonne femme, comme tu m'annonces que je mourrai en bonne compagnie, voici pour ta peine.

Et il lui donna, non pas une pièce d'or, comme avait fait le duc de Guise, mais sa bourse tout entière.

-- Plaise au Ciel, monseigneur, dit la vieille en baisant la main du prince, que ce soit la pauvre sorcière qui se trompe et que la prédiction ne se réalise pas!

-- Et, si elle se réalise, bonne femme, malgré ton désir de la voir échouer, je te promets désormais de croire aux sorciers. Il est vrai, ajouta-t-il en riant, que ce sera un peu tard.

Il se fit un instant de morne silence, pendant lequel on entendit la pluie tomber doucement.

-- Mais, dit le prince, l'orage diminue. Je vous salue, monsieur le maréchal. Je vous salue, monsieur le duc. On m'attend à neuf heures à l'hôtel Coligny; je me remets donc en route.

-- Comment, prince, par cet orage? demanda Charlotte.

-- Mademoiselle, dit le prince, je vous remercie bien sincèrement de votre sollicitude; mais je n'ai rien à craindre du tonnerre, puisque je dois être assassiné!

Et, ayant salué ses deux compagnons et arrêté sur M\up{lle} de Saint-André un regard qui força la jeune fille à baisser les yeux, le prince sortit de l'auberge, et, un instant après, on entendit sur la route de Paris le galop rapide d'un cheval.

-- Fais approcher le coche, petit Jacques, dit le maréchal; si l'on attend le prince à neuf heures à l'hôtel Coligny, on nous attend, nous, à dix, au palais des Tournelles.

Le coche approcha. Le maréchal de Saint-André, sa fille et le duc de Guise y prirent leurs places.

Laissons-les suivre le prince de Condé sur la route de Paris, nous les y retrouverons plus tard.

Rapprochons seulement les noms des trois personnages à qui la sorcière avait prédit qu'ils devaient être assassinés, les noms des trois personnages à qui elle avait prédit qu'ils devaient être des assassins : le duc de Guise, le maréchal de Saint-André, le prince de Condé; Poltrot de Méré, Baubigny de Mézières, Montesquiou.

C'était sans doute pour donner aux uns et aux autres un avertissement qui, aux uns comme aux autres, fut inutile, que la Providence avait réuni ces six hommes dans l'auberge du \textit{Cheval rouge}.

\part{}
\setcounter{chapter}{0}
\chapter{Marche triomphale du président Minard}

Le mardi 18 décembre de l'année 1559, six mois après la fête du landi, vers trois heures de l'après-midi, par un aussi beau coucher de soleil qu'il fût permis de le désirer à cette époque avancée de l'année, chevauchait, au milieu de la Vieille-Rue-du-Temple, monté sur une mule de si chétive apparence, qu'elle dénonçait l'avarice crasse de son propriétaire, maître Antoine Minard, un des conseillers au parlement.

Maître Antoine Minard, sur lequel nous attirons momentanément les yeux de nos lecteurs, était un homme d'une soixantaine d'années, gras et joufflu, qui faisait coquettement flotter au vent les boucles blondes de sa perruque.

Son visage, en temps ordinaire, devait exprimer la béatitude la plus complète; nul chagrin n'avait jamais, à coup sûr, obscurci ce front poli, luisant et sans rides; nulle larme n'avait creusé son sillon sous ces gros yeux à fleur de tête; enfin, l'insouciance égoïste et la gaieté vulgaire avaient seules passé leurs vernis sur le vermillon de cette face rubiconde, majestueusement supportée par un triple menton.

Mais, ce jour-là, le visage du président Minard était loin de resplendir de son auréole habituelle; car, bien qu'il ne fût plus guère qu'à quatre cents pas de sa maison, et que, comme on voit, la distance ne fût point grande, il ne paraissait pas sûr d'y arriver; il en résultait que sa figure, miroir des émotions intérieures qui l'agitaient, exprimait l'inquiétude la plus poignante.

En effet, le populaire qui faisait cortège au digne président était loin de le mettre en joie : depuis sa sortie, il était accompagné par une foule immense, qui semblait prendre un vrai plaisir à le malmener; tout ce qu'il y avait de criards, de hurleurs, de braillards, dans la capitale du royaume très chrétien, semblait s'être donné rendez-vous sur la place du Palais pour lui faire escorte jusque chez lui.

Quels motifs déchaînaient donc la majorité de ses concitoyens contre le digne maître Minard?

Nous allons le dire le plus brièvement possible.

Maître Minard venait de faire condamner à mort un des hommes, à bon droit, les plus estimés de Paris, son confrère au parlement, son frère en Dieu, le vertueux conseiller Anne Dubourg. -- Quel crime avait commis Dubourg? Le même que l'Athénien Aristide. On l'appelait le Juste.

Voici les causes du procès, qui durait depuis six mois, et qui venait de se terminer d'une façon si fatale pour le pauvre conseiller :

Au mois de juin de l'année 1559, Henri II, sollicité par le cardinal de Lorraine et par son frère François de Guise, que le clergé de France avait nommés les envoyés de Dieu pour la défense et la conservation de la religion catholique, apostolique et romaine, Henri II avait rendu un édit qui contraignait le parlement à condamner à mort, sans exception, sans rémission, tous les luthériens.

Or, malgré cet édit, quelques conseillers ayant fait sortir un huguenot de prison, le duc de Guise et le cardinal de Lorraine, qui ne tendaient pas à moins qu'à l'extermination complète des protestants, persuadèrent au roi d'aller, le 10 juin, tenir son lit de justice en la grand-chambre, au couvent des Augustins, où se tenait en ce moment la Cour, le palais ayant été pris pour y faire les festins de mariage du roi Philippe II avec madame Élisabeth et de mademoiselle Marguerite avec le prince Emmanuel-Philibert.

Trois ou quatre fois par an, toutes les chambres de la Cour se réunissaient dans l'une d'elles, que l'on appelait la grand-chambre, et cette assemblée s'appelait mercuriale, parce qu'elle se tenait de préférence le mercredi.

Le roi se rendit donc au parlement le jour de la mercuriale, et ouvrit la séance en demandant pourquoi on s'était permis de mettre en liberté des protestants, et d'où venait qu'on n'avait pas entériné l'édit qui les condamnait.

Cinq conseillers se levèrent, mus d'un même sentiment, et, en son nom et au nom de ses confrères, Anne Dubourg dit d'une voix ferme :

-- Parce que cet homme était innocent, et que délivrer un innocent, fût-il huguenot, c'est agir selon la conscience humaine.

Ces cinq conseillers s'appelaient Dufaur, La Fumée, de Poix, de La Porte et Anne ou Antoine Dubourg.

C'était Dubourg, avons-nous dit, qui s'était chargé de répondre. Il ajouta donc :

-- Quant à l'édit, sire, je ne puis conseiller au roi de le faire entériner; je demande, au contraire, que l'on sursoie aux condamnations qu'il renferme, jusqu'à ce que les opinions de ceux que l'on envoie si légèrement au supplice soient mûrement pesées et longuement débattues devant un conseil.

En ce moment intervint le président Minard, qui demanda à parler particulièrement au roi.
\\

\og C'étoit, disent les Mémoires de Condé, un homme cauteleux, astucieux, voluptueux et ignorant, mais grand faiseur de menées et factions. Désirant faire chose agréable au roi et aux principaux de l'Église de Rome, craignant que l'opinion des Dubourg ne fût la plus grande et qu'il ne fallût conclure selon icelle, il fit, en conséquence, entendre au roi que les conseillers de sa Cour étoient presque tous luthériens, qu'ils vouloient lui ôter la puissance et la couronne; qu'ils favorisoient les luthériens; que c'étoit horreur d'entendre quelques-uns d'entre eux parler de la sainte messe; qu'ils ne tenoient aucun compte des lois et ordonnances royales; qu'ils se vantoient tout haut de les mépriser; qu'ils s'habilloient en mauresque; que la plupart d'entre eux alloient souvent aux assemblées, mais n'alloient jamais à la messe, et que, s'il ne coupoit point le mal dans sa racine, à partir de cette mercuriale, l'Église étoit à tout jamais perdue.\fg
\\

Bref, aidé du cardinal de Lorraine, il émut, enflamma, ensorcela tellement le roi, que celui-ci, tout hors de lui, fit appeler le sieur de Lorge, comte de Montgomery, capitaine de la garde écossaise et M. de Chavigny, capitaine de ses gardes ordinaires, et leur ordonna d'appréhender au corps les cinq conseillers et de les mener incontinent à la Bastille.

À peine cette arrestation fut-elle opérée, que tout le monde en prévit les conséquences : les Guises voulaient terrifier les huguenots par quelque terrible exécution, et l'on jugea, sinon les cinq conseillers, du moins le plus important d'entre eux, c'est-à-dire Anne Dubourg, comme un homme perdu.

Aussi ces deux vers, qui contenaient les noms des cinq prévenus, et qui, par la manière dont ces noms étaient placés, donnaient une idée du sort réservé au chef de l'opposition huguenote, coururent-ils dès le lendemain dans Paris :
\\

\textit{Par Poix, de La Porte, du Faur,}

\textit{J'aperçois du Bourg, La Fumée.}
\\

Quoi qu'il en soit, la quintuple arrestation qui avait inspiré ce mauvais distique à quelque bel esprit du temps, produisit une sorte de stupeur par toute la ville de Paris, et, par suite, dans toutes les villes de France, mais particulièrement dans les provinces du Nord. On peut même regarder l'arrestation de cet honnête homme, qui avait nom Anne Dubourg, comme la cause principale de la conspiration d'Amboise, et de tous les troubles et de toutes les batailles qui ensanglantèrent le sol de la France pendant quarante ans.

Voilà pourquoi, qu'on nous le pardonne donc, nous nous arrêtons, dans ce premier chapitre, à tous les faits historiques qui sont la base sur laquelle repose l'échafaudage complet de ce nouveau livre, que nous mettons bien humblement, mais avec la confiance à laquelle nous a habitué leur longue sympathie, sous les yeux de nos lecteurs.

Quinze jours après cette arrestation, le vendredi 25 juin, troisième jour du tournoi que le roi donnait au château des Tournelles, près de cette même Bastille d'où les conseillers prisonniers entendaient retentir les clairons, les trompettes et le hautbois de la fête, le roi fit venir le capitaine de sa garde écossaise, ce même comte de Montgomery qui, aidé de M. de Chavigny, avait conduit en prison les cinq conseillers, et lui donna commission pour aller incontinent contre les luthériens au pays de Caux-les-Tournois.

Par cette commission, il était enjoint au comte de Montgomery de passer au fil de l'épée tous ceux qui seraient atteints et convaincus d'hérésie, de leur faire donner la question extraordinaire, de leur couper la langue et de les brûler ensuite à petit feu; pour ceux qui ne seraient que soupçonnés, leur faire simplement crever les yeux.

Or, cinq jours après que le roi Henri II eut donné cette commission à son capitaine de la garde écossaise, Gabriel de Lorge, comte de Montgomery, frappa le roi Henri de sa lance et le tua.

L'impression de cette mort fut si grande, qu'elle sauva certainement quatre des cinq conseillers arrêtés et fit surseoir à l'exécution du cinquième. Un des cinq fut absous, trois condamnés à l'amende. Anne Dubourg, seul, dut payer pour les autres. N'était-ce pas lui qui avait porté la parole?

Or, si les Guises étaient les ardents promoteurs de ces édits, un de leurs plus ardents applicateurs était cet hypocrite président Antoine Minard, que nous avons laissé chevauchant dans la Vieille-Rue-du-Temple, sur une mule rebelle, au milieu des vociférations, des injures et des menaces d'une double haie de citoyens indignés.

Et, quand nous disons que, quoiqu'il n'eût qu'une centaine de pas à faire pour regagner sa maison, il n'était pas bien sûr pour cela de rentrer dans son logis, nous ne faisons pas la situation pire qu'elle n'était, attendu que, la veille, en plein jour, à bout portant et d'un coup de pistolet, on avait tué un greffier au parlement nommé Julien Fresne, qui se rendait au palais, muni, disait-on, d'une lettre du duc de Guise, lequel, par cette lettre, excitait son frère le cardinal de Lorraine à précipiter la condamnation d'Anne Dubourg.

Il en résulte que ce meurtre, dont on n'avait pas trouvé l'auteur, était naturellement présent à la mémoire du président, et que le spectre du pauvre greffier assassiné la veille chevauchait en croupe avec lui.

C'était ce compagnon de voyage qui faisait le président si pâle et qui redoublait le mouvement convulsif dont il talonnait l'animal entêté qui lui servait de monture et qui n'en faisait pas un pas de plus.

Il arriva cependant sain et sauf devant sa maison; je vous jure, et, s'il était vivant encore, il vous jurerait lui-même qu'il était temps.

En effet, la foule, irritée de son silence, qui n'était que le résultat de son angoisse et qu'elle redoutait comme une preuve de sa méchanceté, la foule, se rapprochant peu à peu de lui, menaçait définitivement de l'étouffer.

Or, si menacé qu'il fût par les flots de cette mer orageuse, le président Minard n'en atteignit pas moins le port, à la grande satisfaction de sa famille, qui se hâta, lui rentré, de verrouiller et de refermer la porte derrière lui.

Il avait été si troublé de ce danger, le digne homme, qu'il oublia sa mule à la porte, ce qu'il n'eût jamais fait entre autre occasion, quoique, de bon compte et en la payant au-dessus de son prix, elle ne valût pas vingt sous parisis.

Et ce fut un grand bonheur pour lui d'oublier sa mule; car ce bon peuple parisien, qui tourne si facilement de la menace au rire et du terrible au grotesque, voyant qu'on lui laissait quelque chose, se contenta de ce qu'on lui laissait, et prit la mule au lieu du président.

Ce que devint la mule aux mains du populaire, l'histoire ne le dit point : laissons donc la mule, et suivons son maître dans l'intérieur de sa famille.

\chapter{La fête du président Minard}

Nous ne nous intéressons que médiocrement, n'est-ce pas, chers lecteurs, aux alarmes qu'avait causées à sa famille le retard du digne président Minard? Nous ne nous en occuperons donc pas davantage, et, nous mettant à la suite de la famille, comme celle-ci s'était mise à la suite de son chef, nous entrerons avec eux dans la salle à manger, où le souper était servi. Jetons un regard rapide sur les convives, puis nous prêterons l'oreille à leur conversation.

Aucun des convives qui entouraient la table n'eût excité à la première vue la sympathie d'un observateur intelligent. C'était un échantillon de toutes les physionomies insignifiantes ou sottes que l'on retrouve dans toutes les classes de la société.

Chacun des membres de la famille du président Minard portait sur son visage le reflet des pensées qui l'agitaient. Toutes ces pensées grouillaient dans les brouillards de l'ignorance ou dans les bas-fonds de la vulgarité. C'était chez les uns l'intérêt, chez les autres l'égoïsme, chez ceux-ci l'avarice, chez ceux-là la servilité.

Ainsi, au contraire de la foule qui, pareille à l'esclave derrière le char du triomphateur romain, venait de crier au président Minard : \og Souviens-toi, Minard, que tu es mortel!\fg les membres de cette famille, assemblés à l'occasion de l'anniversaire du président, qui était en même temps le jour de sa fête, tous ces gens n'attendaient qu'un mot du conseiller pour le féliciter sur la part brillante qu'il venait de prendre dans le procès de son confrère et pour boire à l'heureux résultat de ce procès, c'est-à-dire à la condamnation à mort d'Anne Dubourg; et, quand Minard, se laissant tomber sur son fauteuil, eut dit, en passant un mouchoir sur le front : \og Ah! ma foi! mes amis, nous avons eu aujourd'hui une orageuse séance\fg, chacun, comme s'il n'eût attendu que ce signal, se confondit en exclamations.

-- Taisez-vous, grand homme! lui dit un neveu portant la parole au nom de tous; ne parlez pas, reposez-vous de vos fatigues, et permettez-nous d'étancher la sueur qui coule de votre noble front. C'est aujourd'hui l'anniversaire de votre naissance, ce grand jour si glorieux pour votre famille et pour le parlement, dont vous êtes un des flambeaux; elle est réunie pour le célébrer; mais attendons quelques moments encore. Reprenez haleine; buvez un verre de ce vieux bourgogne-là, et, dans un instant, nous boirons nous-mêmes à la conservation de vos jours précieux; mais, au nom du Ciel, n'en arrêtez pas là le cours par une imprudence! Votre famille vous supplie de vous conserver à elle, de conserver à l'Église son plus ferme soutien, à la France un de ses plus illustres fils.

À ce petit speech, de forme surannée même à cette antique époque, le président Minard, les larmes aux yeux, voulut répondre; mais les mains sèches de la présidente et les mains potelées de mesdemoiselles ses filles lui fermèrent la bouche et l'empêchèrent de parler. Enfin, après quelques minutes de repos, la parole fut rendue à M. Minard, et un \og Chut!\fg prolongé courut parmi les assistants, afin que les serviteurs eux-mêmes, qui se tenaient debout aux portes, ne perdissent pas un mot de ce qu'allait répondre l'éloquent conseiller.

-- Ah! mes amis, parvint-il à dire, mes frères, mes parents, ma vertueuse et bien-aimée famille, je vous remercie de votre amitié et de vos louanges; mais j'en suis bien digne, en vérité, ô ma tendre famille! car je puis dire sans orgueil, ou, si vous le préférez, avec un noble orgueil, je puis dire hautement que, sans moi, sans ma persistance et sans mon acharnement, à l'heure qu'il est, l'hérétique Anne Dubourg serait acquitté comme ses complices de Poix, La Fumée, Dufaur et de La Porte; mais, grâce à ma volonté énergique, la partie est gagnée, et je viens, continua-t-il en levant les yeux au ciel en signe de remerciement, je viens, grâce à Dieu, de faire prononcer la condamnation de ce misérable huguenot.

-- Oh! \textit{vivat!} cria d'une seule voix la famille en levant les bras au ciel. Vive notre illustre parent!\dots{} Vive celui qui ne s'est jamais démenti!\dots{} Vive celui qui abat en toute occasion les ennemis de la foi!\dots{} Vive à jamais le grand président Minard!\dots{}

Et les domestiques derrière la porte, la cuisinière dans la cuisine, le palefrenier dans l'écurie, répétèrent :

-- Vive le grand président Minard!

-- Merci, mes amis, merci! dit le président d'une voix onctueuse, merci! Mais deux hommes, deux grands hommes, deux princes, ont droit à leur part dans ces louanges que vous me prodiguez; sans eux, sans leur appui, sans leur influence, jamais je n'eusse mené à bien cette glorieuse affaire. Ces deux hommes, mes amis, c'est monseigneur le duc François de Guise et Son Éminence le cardinal de Lorraine. Après avoir bu à ma santé, buvons donc à la leur, mes amis, et que Dieu conserve les jours de ces deux grands hommes d'État!

On porta la santé du duc de Guise et du cardinal de Lorraine; mais M\up{me} Minard s'aperçut que son gracieux époux ne faisait qu'effleurer le verre de ses lèvres et qu'il le reposait sur la table, tandis qu'un souvenir quelconque passait au-dessus de sa tête comme un nuage, et de son ombre obscurcissait son front.

-- Qu'avez-vous, mon ami, demanda-t-elle, et d'où vient cette subite tristesse?

-- Hélas! dit le président, il n'y a pas de triomphe complet, de joie sans mélange! C'est un souvenir mélancolique qui me vient à l'esprit.

-- Et quel souvenir mélancolique peut vous venir à l'esprit, cher époux, au plus beau moment de votre triomphe? demanda la présidente.

-- Au moment où je buvais à la conservation des jours de M. de Guise et de son frère, j'ai pensé qu'hier était mort assassiné un homme qu'ils me faisaient l'honneur de m'expédier.

-- Un homme? s'écria la famille.

-- C'est-à-dire un greffier, reprit Minard.

-- Comment! un de vos greffiers a été assassiné hier?

-- Oh! mon Dieu, oui.

-- Vraiment?

-- Vous connaissez bien Julien Fresne? demanda le président Minard.

-- Julien Fresne? s'écria un parent. Mais, sans doute, nous le connaissons.

-- Un zélé catholique, dit un second.

-- Un bien honnête homme, dit un troisième.

-- Je l'ai rencontré, hier, rue Barre-du-Bec, venant de l'hôtel de Guise, à ce qu'il m'a dit, et se rendant au palais.

-- Eh bien, voilà justement : comme il abordait le pont Notre-Dame, apportant à monsieur le cardinal de Lorraine, de la part de son frère, le duc de Guise, une dépêche qui devait m'être communiquée, il a été assassiné!

-- Oh! s'écria la présidente, quelle horreur!

-- Assassiné! répéta en choeur la famille, assassiné! Encore un martyr!

-- Et a-t-on arrêté l'assassin, au moins? demanda la présidente à Minard.

-- On ne le connaît pas, répondit celui-ci.

-- On a des soupçons? demanda la présidente.

-- Mieux que cela, des certitudes.

-- Des certitudes?

-- Oui; qui voulez-vous que ce soit, sinon un ami de Dubourg?

-- Certainement que c'est un ami de Dubourg, répéta toute la famille; que voulez-vous que ce soit, pardieu! sinon un ami de Dubourg?

-- A-t-on arrêté quelqu'un? demanda la présidente.

-- Cent personnes, à peu près; pour ma part, j'en ai désigné plus de trente.

-- On aura bien mauvaise chance, dit une voix, si le meurtrier ne se trouve point parmi ces cent personnes-là.

-- S'il n'y est pas, dit le président, on en arrêtera cent autres, deux cents autres, trois cents autres.

-- Les scélérats! dit une jeune demoiselle de dix-huit ans, on devrait les brûler tous ensemble.

-- On y songe, répondit le président; et le jour où l'on aura résolu en masse la mort des protestants sera un beau jour pour moi.

-- Oh! quel honnête homme vous êtes, mon ami! dit la présidente les larmes aux yeux.

Les deux filles de M. Minard vinrent embrasser leur père.

-- Et sait-on ce que contenait la lettre du duc? demanda la présidente.

-- Non, répondit Minard, et c'est cela qui a si vivement préoccupé la Cour aujourd'hui; mais on le saura demain, monsieur le cardinal de Lorraine devant voir ce soir son illustre frère.

-- La lettre a été volée, alors?

-- Sans doute; il est même probable que le pauvre Julien Fresne n'a été assassiné que parce qu'il était porteur de cette lettre. L'assassin s'en étant emparé et ayant pris la fuite, on a mis des archers à ses trousses; tout le guet et tous les hommes de M. de Mouchy sont depuis ce matin en campagne; mais ce soir, à cinq heures, on n'avait pas encore de nouvelles.

En ce moment, une servante entra, annonçant à M. Minard qu'un inconnu, porteur de la lettre dérobée la veille à Julien Fresne par un assassin, insistait pour lui parler à l'instant même.

-- Oh! faites entrer bien vite! s'écria le président rayonnant de joie. C'est Dieu qui me récompense de mon zèle pour sa sainte cause en faisant tomber entre mes mains cette précieuse dépêche.

Cinq minutes après, la servante introduisait l'inconnu, et M. Minard voyait entrer un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, aux cheveux roux, à la barbe blonde, au regard vif et perçant et au visage pâle, qui, sur l'invitation du président, vint s'asseoir de l'autre côté de la table, en face de lui.

C'était le même jeune homme qui avait dit, en se retirant sur la berge, aux assassins de son ami Médard, qu'on entendrait peut-être un jour parler de lui.

C'était Robert Stuart.

Le jeune homme avait accepté la politesse; il avait, courtoisement et le sourire sur les lèvres, salué toute la compagnie.

Puis il avait pris un siège, ayant le président devant, et la porte derrière lui.

-- Monsieur, dit Robert Stuart s'adressant au président lui-même, c'est bien à monsieur le président Antoine Minard que j'ai l'honneur de parler?

-- Oui, monsieur, parfaitement, répondit le président fort étonné qu'on pût être ignorant en physionomie, au point de ne pas lire sur son visage que lui seul pouvait être et était le célèbre Minard. Oui, monsieur, c'est moi qui suis le président Minard.

-- Très bien, monsieur, continua l'inconnu; et, si je vous ai fait cette question, qui, au premier abord, peut vous sembler indiscrète, vous verrez par la suite que cela tenait à mon grand désir d'éviter toute équivoque.

-- De quoi s'agit-il, monsieur? demanda le magistrat. On m'a dit que vous désiriez me remettre la dépêche que portait le malheureux Julien Fresne lorsqu'il a été assassiné.

-- On a peut-être été un peu loin, monsieur, dit le jeune homme avec une politesse infinie, en vous annonçant que je vous remettrais cette dépêche. Je n'ai fait aucune promesse de ce genre, et je vous la remettrai ou je la garderai, selon la réponse que vous ferez à une demande que j'aurai l'honneur de vous adresser; vous comprenez, monsieur, que, pour devenir possesseur d'un si important papier, j'ai dû risquer ma vie. Un homme ne risque pas sa vie, vous savez cela, vous, habitué à lire dans le coeur humain, sans un grand intérêt à le faire. J'ai donc l'honneur de vous répéter, afin que là-dessus non plus il n'y ait pas d'équivoque, que je ne vous remettrai cette dépêche que si je suis satisfait de la réponse que vous ferez à ma demande.

-- Et quelle est cette demande, monsieur?

-- Monsieur le président, vous savez mieux que personne que, dans une instruction bien ordonnée, chaque chose a son tour; je ne puis donc vous la dire que dans un moment.

-- Vous avez cependant cette dépêche sur vous?

-- La voici, monsieur.

Et le jeune homme tira de sa poche un papier scellé qu'il montra au président Minard.

La première pensée de celui-ci fut, il faut l'avouer, une pensée malhonnête : il pensa de faire signe à ses cousins et à ses neveux, qui écoutaient cette conversation avec une certaine surprise, de se précipiter sur l'inconnu, de lui prendre la dépêche et de l'envoyer rejoindre, dans les prisons du Châtelet, les cent personnes arrêtées déjà pour l'assassinat du greffier Julien Fresne.

Mais, outre l'énergie empreinte sur le visage du jeune homme, qui portait tous les caractères de la volonté poussée jusqu'à l'entêtement et qui faisait appréhender au président de n'avoir point la force matérielle suffisante pour s'emparer du parchemin, il songea que, grâce à son habileté et à sa finesse extraordinaires, il aurait meilleur marché de son interlocuteur en employant la ruse qu'en employant la violence : il se contraignit donc, et la tournure élégante du jeune homme, sa mise soignée, quoique sévère, justifiant à l'avance l'invitation qu'il songeait à lui adresser, il le pria, pour qu'il pût donner tout le temps nécessaire au développement de sa narration, de se mettre à table et de souper avec eux.

Le jeune homme le remercia poliment, mais refusa son invitation.

Le président lui offrit au moins de se rafraîchir, mais le jeune homme remercia et refusa encore.

-- Parlez donc, monsieur, dit Minard; et, puisque vous ne voulez rien accepter, je vous demande la permission de continuer mon souper; car je vous avouerai franchement que je meurs de faim.

-- Faites, monsieur, répondit le jeune homme, et bon appétit! La question que j'ai à vous adresser est d'une telle importance, qu'elle a besoin, pour être bien comprise, de quelques questions préliminaires. Mangez, monsieur le président; je questionnerai.

-- Questionnez, monsieur; je mange, dit le président.

Et, effectivement, faisant signe au reste de sa famille de suivre son exemple, il commença à souper avec un appétit qui ne démentait point le programme donné.

-- Monsieur, commença lentement l'inconnu au milieu du bruit des fourchettes et des couteaux, que chacun modérait cependant de son mieux pour ne pas perdre un mot du récit qu'on allait entendre, monsieur, à mon accent, vous devez avoir reconnu déjà que je suis étranger.

-- En effet, dit le président la bouche pleine, il y a dans votre accent je ne sais quoi d'anglais.

-- C'est vrai, monsieur, et votre perspicacité ordinaire ne vous fait pas défaut à mon endroit. Je suis né en Écosse; j'y serais encore, si un événement, qu'il est inutile de vous raconter, ne m'avait contraint de venir en France. Un de mes compatriotes, fervent disciple de Knox\dots{}

-- Un hérétique anglais, n'est-ce pas, monsieur? demanda le président Minard en se versant un plein verre de bourgogne.

-- Mon bien-aimé maître, répondit l'inconnu en s'inclinant.

M. Minard regarda toute sa compagnie avec un air qui signifiait clairement : \og Écoutez, mes amis, et vous allez en entendre de belles!\fg

Robert Stuart continua :

-- Un de mes compatriotes, fervent disciple de Knox, s'est trouvé, il y a quelques jours, dans une maison où je vais moi-même quelquefois : on y parlait de la condamnation à mort du conseiller Anne Dubourg.

La voix du jeune homme tremblait en prononçant ces derniers mots, et son visage, déjà pâle, blêmit encore.

Néanmoins, il continua sans que sa voix parût participer à l'altération de son visage; mais comme il s'aperçut que tous les regards se tournaient vers lui :

-- Mon compatriote, dit-il, en entendant seulement prononcer le nom d'Anne Dubourg, pâlit visiblement, comme je fais peut-être en ce moment moi-même, et il demanda aux personnes qui parlaient de cette condamnation s'il était possible que le parlement commît une semblable injustice.

-- Monsieur, s'écria le président, qui, lui, de son côté, pensa avaler de travers en écoutant ces paroles insolites, vous n'ignorez point que vous parlez à un membre du parlement, n'est-ce pas?

-- Pardon, monsieur, répondit l'Écossais, c'est mon compatriote qui s'exprime ainsi; il parlait, lui, non pas devant un membre du parlement, mais devant un simple greffier du parlement, nommé Julien Fresne, qui a été assassiné hier. Julien Fresne, eut alors l'imprudence de dire devant mon compatriote :

\og -- J'ai, dans ma poche, une lettre de monseigneur le duc de Guise, dans laquelle monsieur le duc mande au parlement du roi qu'il faut en finir avec le nommé Anne Dubourg et le dépêcher au plus vite.

\og En entendant ces mots, mon compatriote frissonna, et, de pâle qu'il était, devint livide; il se leva, alla à Julien Fresne, et, par toutes les instances imaginables, il le pria de ne point porter cette lettre, lui remontrant que, si Anne Dubourg était condamné, une part de la mort de ce conseiller retomberait sur lui; mais Julien Fresne fut inexorable.

\og Mon compatriote salua et alla attendre le greffier à sa sortie de la maison; là, après lui avoir laissé faire quelques pas, il s'approcha de lui :

\og -- Julien Fresne, lui dit-il tout bas avec la plus exquise douceur, mais en même temps avec la plus grande fermeté, tu as toute la nuit pour réfléchir; mais si, demain, à la même heure qu'aujourd'hui, tu as accompli ton dessein ou n'en as pas changé, tu mourras!

-- Oh! oh! fit le président.

-- Et ainsi, continua l'Écossais, mourront tous ceux qui, de près ou de loin, auront coopéré à la mort d'Anne Dubourg.

M. Minard frissonna, car il était impossible de deviner, à la contexture de la phrase, si ces dernières paroles avaient été dites à Julien Fresne par le compatriote de l'Écossais, ou étaient dites à M. Minard lui-même.

-- Mais c'est un brigand que votre compatriote, monsieur! dit-il à Robert Stuart en voyant que sa famille n'attendait qu'un mot de lui pour donner cours à son indignation.

-- Un brigand véritable! Un misérable brigand! s'écria en choeur toute la famille.

-- Monsieur, dit le jeune homme sans s'émouvoir, je suis Écossais et ne comprends pas bien toute la portée du mot que vous venez de prononcer et qu'ont répété, après vous, vos honorables parents; je continue donc.

Et, après avoir salué la famille, qui lui rendit son salut, mais visiblement à contrecoeur, il continua :

-- Mon compatriote rentra chez lui, et, ne pouvant fermer l'oeil, il se leva et alla se promener devant la maison de Julien Fresne.

\og Il s'y promena pendant toute la nuit, pendant toute la matinée du lendemain; il s'y promena jusqu'à trois heures de l'après-midi sans boire ni manger, tant il était soutenu par ce désir qui était en lui de tenir à Julien Fresne la parole qu'il lui avait donnée; car, continua l'Écossais en forme de parenthèse, mes compatriotes peuvent être des brigands, monsieur Minard, mais ils ont le mérite, leur parole une fois donnée, de ne jamais y faillir.

\og À trois heures, enfin, Julien Fresne sortit; mon compatriote le suivit, et, voyant qu'il allait au palais, il le devança, et, l'arrêtant au coin du pont Notre-Dame :

\og -- Julien Fresne, lui dit-il, tu n'as donc pas réfléchi?

\og Julien Fresne devint fort pâle; l'Écossais semblait sortir de terre et avait l'air on ne peut plus menaçant; mais, il faut rendre cette justice au digne greffier, il répondit nettement :

\og -- Si fait, j'ai réfléchi; mais le résultat de ma réflexion est que je dois remplir l'ordre qui m'a été donné par monsieur le duc de Guise.

\og -- M. de Guise n'est point votre maître, pour vous donner des ordres, reprit l'Écossais.

\og -- M. de Guise est non seulement mon maître, répondit le greffier, mais encore le maître de la France.

\og -- Comment cela?

\og -- Ignorez-vous, monsieur, que le duc de Guise est le véritable roi du royaume?

\og -- Monsieur, dit mon compatriote, une discussion politique sur ce sujet nous mènerait trop loin; je ne partage aucunement vos opinions et j'en reviens à la question que je vous ai posée hier au soir : Êtes-vous toujours dans l'intention de porter cette lettre au parlement?

\og -- Je m'y rends à cet effet.

\og -- De sorte que vous l'avez sur vous?

\og -- Je l'ai sur moi, répondit le greffier.

\og -- Au nom du Dieu vivant, s'écria mon compatriote, renoncez à porter cette lettre aux bourreaux d'Anne Dubourg!

\og -- Dans cinq minutes, elle sera entre leurs mains.

\og Et Julien Fresne fit du bras un mouvement pour écarter mon compatriote.

\og -- Eh bien, puisqu'il en est ainsi, s'écria mon compatriote, ni toi ni ta lettre n'arriverez au palais, Julien Fresne.

\og Et, tirant de dessous son manteau un pistolet, il ajusta Julien Fresne, qui tomba roide mort sur le pavé; puis, ayant pris la lettre, cause de ce meurtre, mon compatriote continua paisiblement sa route, la conscience tranquille; car il venait de tuer un misérable en essayant de sauver un innocent\dots{}

Ce fut au tour du président à devenir vert et jaune, de pourpre qu'il était. Mille gouttes de sueur perlèrent sur son front.

Le plus profond silence régnait dans toute l'assemblée.

-- Il fait une chaleur étouffante ici, dit maître Minard en se tournant alternativement vers les deux bouts de la table; ne trouvez-vous pas, mes amis?

On se leva pour aller ouvrir la fenêtre; mais l'Écossais fit, en étendant les deux mains, signe à chacun de s'asseoir.

-- Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il; je vais, moi qui ne mange pas, ouvrir la fenêtre pour donner de l'air à monsieur le président; mais, comme deux airs pourraient lui faire mal, ajouta-t-il après avoir ouvert la fenêtre en effet, je vais fermer la porte.

Et, ayant donné un tour de clef à la porte, il revint prendre sa place en face du président Minard.

Seulement, dans les mouvements qu'il venait d'être forcé d'opérer, le manteau de l'Écossais s'était écarté et l'on avait pu voir qu'il portait sous ce manteau, comme arme défensive, une cotte de mailles à tissu d'acier, et, comme arme offensive, deux pistolets à sa ceinture et une courte épée à son côté.

Lui ne parut nullement s'inquiéter de ce que l'on avait pu voir ou ne pas voir, et, reprenant sa place en face du président, dont il n'était séparé que par la largeur de la table :

-- Eh bien, cher monsieur Minard, lui demanda-t-il, comment vous trouvez-vous?

-- Un peu mieux, répondit celui-ci fort à contrecoeur.

-- Croyez que j'en suis aise! continua le jeune homme.

Et il reprit son récit au milieu d'un silence dans lequel on eût entendu une mouche voler, s'il y avait eu, en décembre d'autres mouches que les mouches de M. de Mouchy.

\chapter[Le bouquet de la fête\dots]{Le bouquet de la fête du président Minard}

Le jeune homme, comme nous l'avons dit dans le chapitre précédent, reprit donc son récit à l'endroit où il l'avait laissé :

-- Mon compatriote emporta la lettre, et, craignant d'être suivi, il s'enfuit par la Grand-Rue-Montmartre et gagna les quartiers déserts de la Grange-Batelière, où il put lire à son aise la lettre de monsieur le duc de Guise. Là seulement il s'aperçut, comme je m'en aperçus moi-même en la lisant, que cette lettre du duc de Guise ne faisait que servir d'enveloppe à une ordonnance du roi François II, comme vous allez le voir vous-mêmes, messieurs, quand je vous aurai donné connaissance de cette lettre; car, la missive étant décachetée, mon ami crut avoir le droit de chercher, au juste, et de qui elle venait et à qui elle était adressée, afin de la porter lui-même, s'il y avait lieu, à son adresse, avec tous les égards dus à son souscripteur.

Alors, pour la seconde fois, l'Écossais tira le parchemin de sa poitrine, le déploya et lut ce qui suit :\\

\textit{À nos amés et féaux président en la Cour du parlement de Paris, avocats et procureurs du dit lieu.}

\textit{De par le roi,}

\textit{Nos amés et féaux, nous avons grande occasion de malcontentement de voir telles longueurs en la vuydange et expédition du procès pendant en notre Cour du parlement contre les conseillers détenus pour le fait de la religion, et mesmement en celui du conseiller Dubourg, et pour ce que nous désirons qu'il y soit mis une prompte fin; à cette cause, nous vous mandons et enjoignons très expressément que, toute autre affaire cessant, vous ayez à procéder, vaquer et entendre au jugement de leurs dits procès, au nombre des juges qu'il a été et sera advisé par notre dite Cour, sans souffrir ni permettre qu'ils tirent en plus grande longueur, de manière que nous en puissions avoir autre et plus grande occasion de satisfaction que nous n'avons eue jusqu'ici.}
\begin{flushright}
Signé : \textit{François}

 (Et, plus bas), \textit{de Laubespine}.\\
\end{flushright}

-- Comment, monsieur! s'écria le président Minard redevenant fort à cette lecture d'une lettre qui donnait si grande raison à la condamnation qu'il venait de faire rendre, vous avez une pareille lettre depuis ce matin?

-- Depuis hier quatre heures de l'après-midi, monsieur; permettez que, pour la gloire de la vérité, je rétablisse les faits.

-- Vous avez une pareille lettre depuis hier quatre heures de l'après-midi, reprit le président avec la même intonation, et vous avez retardé jusqu'ici à la remettre?

-- Je vous répète, monsieur, dit le jeune homme en réintégrant la lettre dans son pourpoint, que vous ignorez encore à quel prix j'ai obtenu cette lettre et à quel prix je veux la donner.

-- Alors, parlez donc, dit le président, et formulez votre désir à l'endroit de la récompense que vous réclamez pour une action qui, du reste, n'est que l'accomplissement d'un simple devoir.

-- Ce n'est pas un devoir si simple que vous croyez, monsieur, reprit le jeune homme; la même raison qui a fait désirer à mon compatriote que la lettre ne fût pas rendue au parlement existe encore, et, soit que le conseiller Anne Dubourg touche de si près mon compatriote, que sa mort lui doive être une grande douleur personnelle, soit que l'injustice du parlement lui semble un crime odieux et qu'alors sa persistance à garder la lettre ne vienne que du désir qu'a tout honnête homme d'empêcher une action infâme de se commettre, ou tout au moins d'y apporter un retard, s'il ne peut l'empêcher tout à fait, il a juré de ne remettre cette lettre que quand il aurait la certitude de la délivrance d'Anne Dubourg, et, en outre, de mettre à mort tous ceux qui s'opposeraient à la délivrance de ce conseiller\dots{}

\og Et voilà même pourquoi il a tué Julien Fresne, non pas qu'il tînt pour personnellement coupable une créature aussi infime qu'un greffier; mais, par cette mort, il a voulu prouver à de plus haut placés que Julien Fresne, que, n'ayant pas marchandé avec l'existence des petits, il ne marchanderait pas davantage avec la vie des grands.

Ici, le président fut vivement tenté de faire ouvrir la seconde fenêtre; chaque cheveu de sa perruque blonde dégouttait de sueur comme une branche de saule dégoutte de pluie après l'orage; mais, comme il pensa que ce n'était pas un remède suffisant à son émotion, il se contenta de jeter autour de la table des regards effarés qui demandaient de l'oeil aux uns et aux autres quelle conduite il devait tenir vis-à-vis de cet Écossais qui avait un ami si féroce; mais les convives, ne comprenant pas la pantomime du président Minard, ou refusant de la comprendre de peur de voir fondre sur eux toute une légion d'Écossais; les convives, disons-nous, baissèrent les yeux et gardèrent un profond silence.

Cependant, un président du parlement, l'homme qu'on venait de proclamer le soutien le plus ferme de la foi et le plus grand citoyen de la France, cet homme-là ne pouvait pas laisser passer lâchement de telles menaces sans y répond